06/05/2020

Petites mains et surfilages littéraires

L’évolution de la pandémie aura ainsi mis en lumière des «fourmis» industrieuses qui s’exténuent pour le bien général. Ignorées quand elles trimaient dans la pénombre, les voilà bien tardivement adulées. On salue ici le sacerdoce des infirmières qui risquent leur vie à sauver la nôtre, mais aussi les caissières de supérettes, les balayeuses du m2, et tant de femmes de ménage mal rémunérées mais restées fidèles. 

Moins visibles car cloîtrées en leurs chaumières, d’autres fées bienveillantes ont concouru -  bénévolement - à la santé publique en démontrant l’utilité d’un savoir-faire antédiluvien: celui de la couture. Lorsque les masques de protection vinrent à manquer, une douzaine de «petites mains» de la région nyonnaise se sont mises à en assembler des «alternatifs». Sachant ces cuirasses hygiéniques d’appoint peu conseillées par les instances officielles, elles filèrent selon des tutoriels repérés sur internet qui respectaient strictement la consigne. Pour rappel, ces masques doivent être à plis horizontaux: trois couches par pièce plus un filtre électrostatique; pas de couture verticale! Et la qualité du papier ou du tissu doit être calculée au grammage près. 

Après s’y être conformées, elles purent enjoliver le résultat de motifs floraux, de paillettes comme sur les loups vénitiens, d’une portée musicale qui invite à chanter. Ou le ramager d’oiselets chanteurs, voire l’affûter en bec de poule faisane!

 

Au pays de la Broye, entre Vaud et Fribourg, des cousettes pareillement solidaires se sont retroussé les manches pour confectionner des masques mais aussi des «surblouses», soit des combinaisons médicales en coton bleu lavande et jetables, sinon (plus  épineusement) en plastique lavable. 

 

Je rends ici hommage à ces petites mains, comme elles se désignent elles-mêmes, qui souvent sont filles et petites-filles de couturières. Elles ont grandi au milieu de chutes de flanelles, de popelines et aux crépitements d’une machine à coudre à pédale, puis électrique. En ces ambiances mercières, elles ont vu repriser des robes de mariée, surfiler des fanfreluches Second Empire pour actrice, des bredzons d’armailli festonnés d’edeweiss… J’apprécie leur conversation pour sa terminologie florissante de modistes: elle a inspiré Marcel Proust, dont la Recherche fut d’abord une vaste passementerie tarabiscotée, mais de haute lisse, avant de s’amplifier lumineusement en cathédrale littéraire. A Louis-Ferdinand Céline, elle a instillé un génie stylistique tout effiloché. 

Une maestria de dentellière.

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