16/05/2020

Langue des signes et ombres chinoises

Si les mascarades médiévales furent de joyeux bastringues, celle qu’on vit à présent est bien tristounette. Le masque de protection camoufle tellement la bouche des usagers du m2 qu’il pose une énigme: est-elle rieuse ou boudeuse? Maussade comme chez Bernard Buffet, ou narquoise comme dans une peinture de Goya? Moi, c’est dans leur regard que je jauge l’état d’esprit des gens croisés entre Jordils et Bessières. Sinon en avisant l’expressivité de leurs mains, qui devient conséquente en ces temps où le dialogue à distance reste recommandé.

Pour se saluer, on ne tirera pas la langue comme au Tibet mais on imitera les Thaïs: joindre les doigts sous son menton et baisser le front. Ou à la zurichoise: les secouer en chiffons tout en beuglant «Hoi zäme, wie gahts eu höt?». Pour dire oui, on opine du chef, or attention! chez les Grecs, ça peut signifier un non…. En Inde, on acquiesce en pivotant sa tête de droite à gauche. A Naples, c’est plus délicat: gare à l’agilité de vos mains en découvrant les Quartiers espagnols, où l’hospitalité légendaire des pizzaioli n’est pas sans limite. N’y commandez pas une marquerite par un mouvement circulaire de l’index, vous risqueriez de perdre et l’appétit et toutes vos dents: ce geste s’y traduit verbalement par «ti faccio un culo cosí ». En termes français évasifs, «je vais te massacrer.»

Il existe des gestuelles moins risquées, notamment avec les ombres chinoises: entre une lampe et un écran, on fait jouer ses phalangines et phalangettes de manière à simuler la silhouette d’un chat à queue frétillante, les oreilles à géométrie variable du lièvre, les ailes du papillon, le bec professoral du héron. Ou encore l’escargot, le crabe et cette malheureuse chauve-souris que l’actualité accuse méchamment d’être contagieuse.

 

Enfin, il y a le langage mimé destiné aux malentendants, qui exige plus de doigté dans ses doigts, et leur raconte le train du monde et ses dangers. En les aboutant en ogive, on symbolise une maison, on évoque la famille. En les pliant en rectangle autour du nez on désigne le masque sanitaire. Pour le cornavirus, on fourre le poing de sa main droite dans la paume d’une gauche aux doigts en étoile. 

Serrer ses deux poings sur son torse veut dire «je t’aime».

 

Les commentaires sont fermés.