27/07/2020

Toponymie et féeries ovines

En pays romand, le nom des lieux-dits se lie parfois à de lontaines légendes. Dans l’édition estivale du mensuel Passé simple, Dorothée Aquino, en finaude glossariste de nos patois, s’est ainsi intéressée aux toponymes assortis du mot «fée». Issu du latin fata, il désigne une créature féminine douée de pouvoirs surnaturels: quelque divinité gréco-romaine, telles l’ensorcelante Circé du voyage d’Ulysse, la lunaire Hécate protectrice des chiens, les Parques filandières qui tissent nos destins. Mais aussi celles qui, de leurs ailes diaphanes, ont ventilé les légendes médiévales de la forêt de Brocéliande, dans le sillage de Merlin: l’ambiguë Morgane, la lacustre Vivianne. Ou cette Mélusine des Lusignan qui protégera les siens jusqu’en Terre sainte. 

De moins illustres ont courtisé nos alpes et préalpes, ainsi que l’orographie du Jura, avec ses emposieux et cavités dédaléennes. Nos fées ont des noms folichons: à Saint-Maurice, une Frisette sauva d’un coup de baguette deux bébés qu’une perverse Turlure allait noyer dans le Rhône. Et dans les grottes de Vallorbe survivrait le spectre filigrané d’une charitable et poilante Suzetta… 

Dans nos lieux-dits, leur nom est décliné au pluriel. Or dans certains cas (au Sentier des Fées de Château-d’Oex, ou de la Prise aux Fées, près de Couvet), le suffixe provient du patoisant «faye», qui désigne la brebis, le mouton. Quelle déchéance toponymique! Là où l’on rêvait d’entendre le froufrou d’une Clochette dysneylandaise, c’est le prosaïque bêlement d’un bélier à barbiche de salafiste qui grommelle…

Mais rien de prosaïque chez le bélier reproducteur ou le mouton châtré. Ils sont dit-on «terre-à-terre», mais comme l’oiseau et l’ange sont à l’air et aux vents. Domestiqués depuis plus de 10 000 ans, avec leurs brebis et agneaux, ils ont été bringuebalés entre bergeries et abattoirs, et leur destin a inspiré la grande littérature - la geste rabelaisienne, les fables de La Fontaine. Et la belle musique liturgique où leur toison prend une meilleure lumière, puisque le Christ y est appelé Agnus Dei, l'agneau sacrificiel de Dieu. Leur chair en gigot n’en devient que plus savoureuse aux réjouissances pascales.

Toutefois, on peut les conserver vivants dans son jardin: ça vous débarrasse paisiblement des mauvaises herbes. C’est moins bruyant qu’une tondeuse, car quand ça broute, ça ne bêle plus.

www.passesimple.ch

 

 

Les commentaires sont fermés.