08/08/2020

Une ruine chimérique à Ouchy

Le quai d’Ouchy étant devenu piétonnier les week-ends, et jusqu’au 20 septembre, la tentation est belle d’en parcourir les 700 m cette fois avec un regard neuf, comme si on ne l’avait pas fait tant de fois depuis l’enfance. On chausse des besicles à l’ancienne pour se disposer à s’émerveiller de tout; même de la fontaine en sagex contourné du Musée olympique! On s’octroiera une halte plus heureuse sous les lianes d’un saule-pleureur et sa pénombre miroitante. Au pied des séquoias géants de Californie, on apprendra qu’ils tirent leur nom du chef amérindien Sequoyah (1767-1843) qui inventa l’alphabet syllabaire cherokee. 

En fin de parcours, un monument bizarroïde nous arrête, juste avant l’embouchure de la Vuachère et du pont provisoire qui prolonge la promenade vers Lutry. Mais ce n’est que la tour Haldimand, une vieille connaissance qu’au mitan des années 60, nous assiégions avec des copains de Montchoisi comme un fortin du XIVe siècle. Nous ignorions qu’elle était une ruine artificielle, aussi factice que nos épées en plastique de chez Franz Carl Weber (dont le magasin de jouets se trouvait à la rue de Bourg), mais elle était encore délicieusement délabrée, flanquée d’anfractuosités où des insectes nichaient leurs couvains et attiraient les mésanges.

Rappelons qu’elle a été érigée au début du XIXe siècle, à l’issue d’un concours architectural organisé par trois mécènes lausannois, Charles de Cerjat, Auguste Perdonnet  et William Haldimand. La palme devait revenir à celui qui aurait réalisé la ruine fausse la plus vraie! Un défi qui sonne comme un oxymore, mais qui répondait  à une passion générale pour l’architecture néogothique. Le premier nommé en installa une éphémère dans la forêt de Rovéréaz; Perdonnet agrémenta la sienne d’une cascade à Mon-Repos, derrière le Tribunal Fédéral. Mais c’est William Haldimand (1784-1862), un banquier anglo-suisse, qui aurait décroché la timbale grâce à cette contrefaçon en molasse sur un socle en tuf roussâtre, et dont la silhouette trouée de 7 inutiles meurtrières ressemblait moins au fier donjon de Vufflens, mais à une tour de jeu d’échecs, sinon à une molaire arrachée! En la restaurant en 2004, elle fut débarrassée de son lierre, et ses fissures dentaires furent colmatées par du béton. 

Elle y a perdu la frénésie romantique qui la faisait braver des embruns. Elle n’est plus que l’ornement central d’un rond-point routier.

 

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