24/08/2020

Une «pouette» statue du général

Par ces temps troublés, il devient presque honorable de vandaliser, voire déboulonner la statue de tout quidam qui aurait joué quelque rôle dans le récit des civilisations. C’est à vous terrifier d’être un jour statufié! Des Lausannois se sont inquiétés que, dans la foulée, on endommageât le très folklorique Guillaume Tell qui domine l’esplanade de Montbenon, face au Léman et devant le palais de Justice. Il fut offert à leur ville en 1902 par le mécène français Daniel Osiris en remerciement de l'accueil qui y fut réservé aux soldats de l'armée Bourbaki 30 ans plus tôt. L’oeuvre est kitschounette, et son modèle un héros mythique.

Les mêmes seraient moins chagrinés si l’on amochait à Ouchy, la statue équestre du général Guisan, lui un héros bien réel, dont le cercueil fut suivi en 1960 (il y a 60 ans) par 300 000 Vaudois. Coulée dans le bronze par le Zurichois Otto Bänninger, elle fut inaugurée en 1967, après une souscription publique, consternant beaucoup de donateurs et soulevant une polémique qui perdure. Des gens de bon goût la tiennent encore pour la réalisation artistique la plus moche, la plus «pouette» d’Europe centrale… 

On la repère sur une étendue de gravier, entre un mail de châtaigniers et une riante roseraie très prisée par des clientes anglaise du Beau-Rivage à tresses grises et souliers à lacets, dont la longue-vue ne vise que boutons et boutures. Jamais la majestueuse sculpture qui les surplombe… 

Convenons qu’elle n’est pas majestueuse. Le cavalier ressemble peu à Henri Guisan: trop figé, presque ankylosé sur sa selle, on jurerait un soldat de plomb tiré d’une vieille caisse à jouets. Et l’artiste a eu l’idée folle d’accoutrer l’unique rassembleur de la Suisse d’un manteau militaire qu’il ne portait jamais à cheval. Quant au cheval, il n’a rien d’un cheval. On dirait une gazelle africaine, une antilope saïga d’Asie centrale! Et le pauvre Bänninger a oublié de mettre des éperons là où il fallait. 

Notre dernier grand patriote méritait un meilleur traitement. Né en 1874 à Mézières, il fut un garçonnet voué à devenir un gentleman farmer de la Broye et qui ne levait jamais le nez vers les étoiles. Le destin l’attrapa par la nuque, tel un chaton de ferme, et le propulsa dans la grande Histoire.

08/08/2020

Une ruine chimérique à Ouchy

Le quai d’Ouchy étant devenu piétonnier les week-ends, et jusqu’au 20 septembre, la tentation est belle d’en parcourir les 700 m cette fois avec un regard neuf, comme si on ne l’avait pas fait tant de fois depuis l’enfance. On chausse des besicles à l’ancienne pour se disposer à s’émerveiller de tout; même de la fontaine en sagex contourné du Musée olympique! On s’octroiera une halte plus heureuse sous les lianes d’un saule-pleureur et sa pénombre miroitante. Au pied des séquoias géants de Californie, on apprendra qu’ils tirent leur nom du chef amérindien Sequoyah (1767-1843) qui inventa l’alphabet syllabaire cherokee. 

En fin de parcours, un monument bizarroïde nous arrête, juste avant l’embouchure de la Vuachère et du pont provisoire qui prolonge la promenade vers Lutry. Mais ce n’est que la tour Haldimand, une vieille connaissance qu’au mitan des années 60, nous assiégions avec des copains de Montchoisi comme un fortin du XIVe siècle. Nous ignorions qu’elle était une ruine artificielle, aussi factice que nos épées en plastique de chez Franz Carl Weber (dont le magasin de jouets se trouvait à la rue de Bourg), mais elle était encore délicieusement délabrée, flanquée d’anfractuosités où des insectes nichaient leurs couvains et attiraient les mésanges.

Rappelons qu’elle a été érigée au début du XIXe siècle, à l’issue d’un concours architectural organisé par trois mécènes lausannois, Charles de Cerjat, Auguste Perdonnet  et William Haldimand. La palme devait revenir à celui qui aurait réalisé la ruine fausse la plus vraie! Un défi qui sonne comme un oxymore, mais qui répondait  à une passion générale pour l’architecture néogothique. Le premier nommé en installa une éphémère dans la forêt de Rovéréaz; Perdonnet agrémenta la sienne d’une cascade à Mon-Repos, derrière le Tribunal Fédéral. Mais c’est William Haldimand (1784-1862), un banquier anglo-suisse, qui aurait décroché la timbale grâce à cette contrefaçon en molasse sur un socle en tuf roussâtre, et dont la silhouette trouée de 7 inutiles meurtrières ressemblait moins au fier donjon de Vufflens, mais à une tour de jeu d’échecs, sinon à une molaire arrachée! En la restaurant en 2004, elle fut débarrassée de son lierre, et ses fissures dentaires furent colmatées par du béton. 

Elle y a perdu la frénésie romantique qui la faisait braver des embruns. Elle n’est plus que l’ornement central d’un rond-point routier.