03/09/2020

Boîtes à lire, lecteurs fantômes

Ce sont d’exiguës bibliothèques improvisées qu’on trouve à l’angle des rues, au fond d’un parc ou sous un abribus. Protégeant du vent et des ondées des bouquins dépareillés et de tout acabit, ça peut être une cabine téléphonique d’antan ou quelque autre édicule de fortune. Telle cette caissette à journaux rouillée de la rue de la Tournelle, à Orbe, où Nestor Mouchatay a déniché un Guide de la pêche à l’espadon en Malaisie. Un rêve de sa lointaine jeunesse, mais il sait qu’à 95 ans, c’est un pays où il n’ira jamais. Dans une niche semblable, l’Yverdonnoise Augustine Pouchard est tombée, place Pestalozzi, sur un manuel intitulé Chéri tu ronfles! Après l’avoir sprayé de désinfectant, elle ne l’a pas pris, se souvenant qu’elle est veuve. 

De meilleures trouvailles sont possibles en ces boîtes à livres, ou «à lire», qu’inventèrent en 1991 deux bibliophiles autrichiens. Leur concept était désintéressé, philanthropique,«partageux»: en des équipements urbains hors d’usage, tout promeneur peut déposer des livres et en retirer d’autres gratuitement. Le troc est certes altruiste, mais aléatoire, un peu trop anonyme à mon goût: à qui ce Manuel du savoir-vivre a-t-il appartenu? A une dame «de la haute», arbitre d’élégances. A un balourd qui n’y a rien compris? L’a-t-on placé là comme un trésor de lecture ou s’en est-on simplement désencombré, sans oser le flanquer indécemment dans une benne?

Aussi, est-on intrigué par des passages du livre qu’un lecteur précédent a soulignés au crayon noir, sinon d’une appréciation qu’il a griffonnée en marge: «Joliment poétique, bravo Victor Hugo! A retenir pour une lettre de condoléances». Ou en tonalité légèrement séditieuse: «Voilà une bonne réplique à son patron, je retiens, merci Monsieur Beaumarchais!» Quel bonheur éprouve le tintinophile en repérant une version originale de L’oreille cassée (album paru en 1943…) et dont les planches sont tavelées de sirop de grenadine, d’empreintes digitales enfantines chocolatées!

 L’émotion s’évanouit si l’on tombe sur un Coran contrefait ou quelque prêchi-prêcha scientologique. Elle rejaillit vivement si le livre a pour titre Les Nourritures terrestres. En 1897, André Gide y exhortait pourtant un certain Nathanaël à jeter ce livre: «Dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possibles en face de la vie. Cherche la tienne.»

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