19/09/2020

Prénoms d’hier, de demain, d’ici

Voilà un rituel qui évoque les herd-books d’un marché aux bestiaux: à la mi-août, des statisticiens inventorient les prénoms les plus attribués en Suisse au cours de l’an précédent. En 2019, ce furent Mia et Liam. Or cette année, les sages-femmes de la Maternité du CHUV ont déjà établi le classement de ceux des bébés nés en terre vaudoise depuis le 1e janvier 2020. Y triomphent ceux de Mila chez les nourrissonnes, de Noah chez les nourrissons, et ce n’est qu’au 7e rang qu’apparaît, aux côtés d’un Ilan, le prénom Emma. Après avoir occupé le premier durant 15 ans! Cette contraction d’Emmanuelle (en hébreu «Dieu est avec nous») traduit-elle une passion pour une Mme Bovary, icône romanesque universelle? Non, objectent de jeunes mélomanes: plutôt pour un titre de rock du duo brestois Matmatah, disparu en 2008, dont voici un extrait  aux allitérations peu flaubertiennes: « Et ma télé est allumée, Emma t’es là, comment fais-tu pour être aussi sûre de toi, tes coups de pied m’ont quelque peu émasculé ». 

Si les nouveaux couples ne veulent pas déroger aux modes culturelles, celles-ci sont éphémères. Ainsi l’américomanie des années nonante ne fait plus recette: les Kevin, les Steeve, les Jordan (prononcer «Jordann»); les Jennifer, Britney ou Sigourney vont déserter les carnets roses en faveur de prénoms francophones inspirés de la botanique et de l’astronomie! C’est ce que prophétisent deux onomasticiennes françaises* pour avoir analysé les effets du grand confinement sanitaire, au cours duquel la nature s’est revigorée et le ciel un peu dépollué. Verra-ton naître aussi chez nous des Myosotis Pittet, des Muscaris Chaudet, des Cattleya Compondu? Ce serait un retour odoriférant à des suavités Belle-Epoque, comme en répandaient les penderies de vos aïeules. 

Du côté des garçons, point de nostalgie, mais un feu d’artifice de prénoms interstellaires: Orion, Zéphir, Sirius, etc. Le ciel restera masculin, et la flore dévolue aux femmes…

Et si l’on attribuait à ces futurs Messieurs des sobriquets à la vaudoise qui sonnaient si joliment: Fonfon pour Alphonse, Drîyen pour Adrien, Dzorze pour Georges, Fanfoué pour François, Djulon pour Jules, Samoulet pour Samuel? Ça donnerait de joyeuses bizarreries du style: Jujuppe pour Jupiter Meylan, Poupoulet pour Pollux Cosandey.

 

*Stéphanie Raroport et Claire Tabarly: L’Officiel des prénoms 2021, Ed. Perrin.

03/09/2020

Boîtes à lire, lecteurs fantômes

Ce sont d’exiguës bibliothèques improvisées qu’on trouve à l’angle des rues, au fond d’un parc ou sous un abribus. Protégeant du vent et des ondées des bouquins dépareillés et de tout acabit, ça peut être une cabine téléphonique d’antan ou quelque autre édicule de fortune. Telle cette caissette à journaux rouillée de la rue de la Tournelle, à Orbe, où Nestor Mouchatay a déniché un Guide de la pêche à l’espadon en Malaisie. Un rêve de sa lointaine jeunesse, mais il sait qu’à 95 ans, c’est un pays où il n’ira jamais. Dans une niche semblable, l’Yverdonnoise Augustine Pouchard est tombée, place Pestalozzi, sur un manuel intitulé Chéri tu ronfles! Après l’avoir sprayé de désinfectant, elle ne l’a pas pris, se souvenant qu’elle est veuve. 

De meilleures trouvailles sont possibles en ces boîtes à livres, ou «à lire», qu’inventèrent en 1991 deux bibliophiles autrichiens. Leur concept était désintéressé, philanthropique,«partageux»: en des équipements urbains hors d’usage, tout promeneur peut déposer des livres et en retirer d’autres gratuitement. Le troc est certes altruiste, mais aléatoire, un peu trop anonyme à mon goût: à qui ce Manuel du savoir-vivre a-t-il appartenu? A une dame «de la haute», arbitre d’élégances. A un balourd qui n’y a rien compris? L’a-t-on placé là comme un trésor de lecture ou s’en est-on simplement désencombré, sans oser le flanquer indécemment dans une benne?

Aussi, est-on intrigué par des passages du livre qu’un lecteur précédent a soulignés au crayon noir, sinon d’une appréciation qu’il a griffonnée en marge: «Joliment poétique, bravo Victor Hugo! A retenir pour une lettre de condoléances». Ou en tonalité légèrement séditieuse: «Voilà une bonne réplique à son patron, je retiens, merci Monsieur Beaumarchais!» Quel bonheur éprouve le tintinophile en repérant une version originale de L’oreille cassée (album paru en 1943…) et dont les planches sont tavelées de sirop de grenadine, d’empreintes digitales enfantines chocolatées!

 L’émotion s’évanouit si l’on tombe sur un Coran contrefait ou quelque prêchi-prêcha scientologique. Elle rejaillit vivement si le livre a pour titre Les Nourritures terrestres. En 1897, André Gide y exhortait pourtant un certain Nathanaël à jeter ce livre: «Dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possibles en face de la vie. Cherche la tienne.»