26/10/2020

Sus à l’affreux phalacrocorax!

A la réouverture de la chasse, début octobre, une dizaine de pêcheurs des lacs de Neuchâtel et Morat ont pu s’armer de fusils. Non pour s’entretuer, mais pour viser le cormoran, une sale bête qui, à elle seule, ingurgite 500 grammes de poisson par jour. Pour ne rien arranger, l’oiseau appartient à la famille des phalacrocorax, un nom de monstre de science-fiction. Le prénom de ce ptérodactyle moderne provient, lui, du vieux français cormareng, «corbeau de mer». Et à l’instar de leurs lointains cousins corvidés, les cormorans sont très prolifiques.

En dix ans, le nombre de ces échassiers sédentarisés a été multiplié par six en Suisse: il y en a désormais plus 2500 qui dépoissonnent fleuves et rivières, ainsi que nos lacs où ils ne prélèvent que des morceaux de choix. Notamment la truite, que nous apprécions tant à la marjolaine ou aux amandes. L’ombre, dont la chair a une saveur de thym. La bondelle qu’on fume après l’avoir marinée dans une saumure spéciale et suspendue. Mais qu’importe le poisson, le Seigneur Phalacrocorax, lui, l’ingurgite tout cru. Et pour le harponner, il  peut nager en apnée jusqu’à 20 m de profondeur. 

Avec ça quelle gracile créature! Mon cœur balance entre les réels dommages que ce fléau biblique inflige à mes compatriotes qui vivent de la pêche, et le charme envoûtant de sa tunique draculéenne: un plumage de ténèbres autour d’un cou onduleux et d’un bec jaune en fer à souder. De profil, sa cambrure évoque l’hippocampe, sa mine hautaine celle de Mlle Coco Chanel, qui repose au Bois-de-Vaux. Non loin de là, à Bellerive, les cormorans déploient leurs ailes sur les pontons pour sécher leurs ailes et nous narguer. Il font de même du côté de Villeneuve et des îlets du Fanel, au sud-est du lac de Neuchâtel. 

Mais pas en Chine, où le pêcheur du Guangxi les assujettit en les attachant par sept à la proue de sa barge afin qu’ils la pilotent en escadrille. Jusqu’à ce qu’ils plongent dans les maelströms du fleuve Li, puis en avoir remonté le poisson. Le nautonier s’en saisit aussitôt pour en emplir ses paniers. Les cormorans n’y ont rien pu goûter, le cynique oiseleur des rivières impériales ayant engoncé leur cou dans un anneau empêchant de déglutir.

08/10/2020

Le journal intime se déconfine

A la mi-septembre, le village breton de Saint- Gildas-de-Rhuys a accueilli la 3e édition d’un Festival du journal intime. Rappelons qu’il s’agit de notes égrenées à la 1e personne, et dont le destinataire ne devrait être que l’auteur lui-même… Or la pudeur n’étant plus ce qu’elle était, actuellement trois millions de Français éparpilleraient sans scrupule leurs états d’âme sur un écran lumineux d’ordi, au lieu de le confiner dans un carnet de moleskine.

 A l’origine, ce genre littéraire n’en n’était pas un. S’y épanchaient autant de plumes célèbres que des méconnues. L’écrivain confirmé le faisait en secret. Le citoyen lambda par désoeuvrement, par «autothérapie», ou pour baliser un peu sa mémoire. L’adolescente percluse en ses doutes évoquait son premier baiser, sa première rupture, mais, dans la situation fatidique d’Anne Frank, des interrogations candides face à l’occupation nazie à Amsterdam.

Quand le journal intime était encore intime, ses auteurs (qu’on appelle aussi diaristes, de l’anglais diary, un mot issu du vieux français diaire, «livre de raison») n’envisageaient pas de l’éditer de leur vivant. D’où ces récits en zigzag où le fil se casse, le coeur se livre sans pudeur et sans autocensure - puisqu’on reste entre soi et soi-même. 

Quelques diaristes ont marqué l’évolution de la grande littérature: l’Anglaise Virginia Woolf, le Viennois Robert Musil, ou le plus british des New-Yorkais Henry James. A Prague, Franz Kafka a tissé, en un allemand gris perle faufilé d’or,  un journal-laboratoire où des intrigues romanesques s’ébauchent, où toute incertitude devient poème. En France, le duc de Saint-Simon a laissé des mémoires qui inspireront Proust. Hugo se réclamera de celles, dites d’outre-tombe, de Chateaubriand. 

Notre terroir romand à fibre protestante n’est pas en reste. Le Genevois Henri-Frédéric Amiel, né en 1821, nous a livré un journal intime de 17 000 pages, fait de 173 cahiers, qu’il a tenu depuis ses 17 ans et jusqu’à sa mort en 1881. S’y révèle une introspection exaspérée, une critique de soi qui impressionnera jusqu’au Russe Léon Tolstoï. 

Enfin, il y a bien sûr, celui hanté de désirs et de spiritualités, du tragique Joratois Gustave Roud, l’ami des oiseaux et des sentiers. Ses griffonnages très intimes ne furent révélés qu’en 1982, soit six ans après sa mort à 73 ans.