09/11/2020

Haute couture et fast fashion

Lucie Perruchet s’en souvient: «T’es fagotée comme l’as de pique! lui glissait en1950 sa tante Gladys en la voyant partir en jupon rose bonbon au bal dansant de l’abbaye de Corbeyrier. Septante ans plus tard, son arrière-petite-fille Kimberly s’en revient de l’école le nombril à l’air, sa poitrine jeunette couverte d’un maillot tronqué. «Ne sois pas choquée, Mamie Lulu, fait-elle. Non, ce n’est pas un «bidule» comme tu dis mais un crop top, une affirmation vestimentaire de ma féminité adolescente! Un mot anglais intraduisible: la mode a bien changé depuis les journaux que tu lisais chez ton coiffeur à Aigle!

Au temps des Trente glorieuses, ces magazines de Paris s’enluminaient de soies indiennes pailletées d’argent, de jersey de soie ivoire, de déshabillés ne frisant l’impudeur que par des échancrures devinées sous une étole d’hermine.  Ce n’étaient que décolletés coupés en biais, fuseaux en satin nacré, tulles, mousselines et une polyphonie de couleurs invraisemblables: bleu pétrole, gris asphalte, jaune impérial de Chine, ou jaune caca d’oie, vert-mauve soir d’Islande, vert Véronèse, ou vert caïman à lunettes, vert académicien, rose rubéole, rouge grenadier, rouge prélat, sang de boeuf…

Autant d’expressions, dont le charme était l’imprécision suave, et qui délectèrent le poète-sémiologue Roland Barthes. Dans son Système de la mode (1967), il tient celle-ci pour un objet de sociologie privilégié où se distinguent deux types de vêtement: le vêtement-image «photographié ou dessiné », et le vêtement-écrit «transformé en langage».

Aujourd’hui Barthes serait déboussolé par ces «Label streetwear", ces fashion weeks, et d’autres américanismes qui, dans les médias et les réseaux, prennent le pas sur la langue de Molière et de Christian Dior. Les anciennes tournures passent à la lessiveuse de ce qui n’est même plus du franglais, mais du sabir «globish». Les nouvelles, qui ne doivent rien à Shakespeare, ne sont pas forcément intraduisibles: ainsi le crop top mentionné ci-dessus ne serait qu’un «haut coupé qui découvre le ventre». 

Dans la foulée, le «body con» est une robe moulante, le fast fashion une collection éclair, le boyish un style qui emprunte au vestiaire masculin… Pendant ce temps, des Messieurs de la mode, si fringants au temps de l’aïeue Gladys, défilent cuisses nues, en jupe à lamelles flottantes, et en chaussettes dépareillées!

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