19/12/2020

Roorda, un prince de humour noir

Aux premiers jours de novembre passé, on fut chagriné par le décès de l’éditeur lausannois Michel Froidevaux, un collectionneur érudit de curiosités verbales et picturales. Parallèlement à ses publications et à la gestion de sa galerie Humus, aux Terreaux, il savait réserver la meilleure révérence aux humoristes d’antan, à commencer par les grands oubliés. Parmi lesquels, l’écrivain d’origine néerlandaise Henri Roorda (1870-1925), auquel furent consacrées il a douze ans des journées plus festives que commémoratives au Musée historique de Lausanne. La cheville ouvrière de la manifestation fut l’espiègle Froidevaux, qui avait inventorié pour l’occasion les citations les plus fulgurantes de l’écrivain. Tout comme lui, c’est en novembre que mourut Roorda, mais, lui, en se suicidant un samedi 7, à Lausanne, il y a 105 ans. De père Hollandais, il était né 55 ans plus tôt à Bruxelles, le 30 encore une fois du même mois de novembre. Il laissa un ultime manuscrit sobrement intitulé Mon suicide*. Conjonction délibérée de dates ou coup de dés?

Henri Philippe Benjamin Roorda van Eysinga, qui enseigna les maths à une dizaine de générations d’élèves du Gymnase de la Cité – à partir de 1915 - aimait la loi des nombres, mais aussi les chiffres pas tout à fait ronds, disons oblongs… A l’instar d’un Lewis Carroll, il était épris de logique absolue en maîtrisant les illogismes, et rallumait la gymnastique cérébrale de ses ouailles en leur inculquant une soif du savoir pimentée d’humour noir. Celui qui commence par rire de soi.

Parallèlement, il rédigea des choses pareillement «déraisonnables» dans les pages sérieuses des Cahiers vaudois, surveillées par un Ramuz - qui ne riait pas beaucoup… Et publia des pamphlets pédagogiques préconisant un «débourrage des crânes », ainsi qu’un opus délicieux intitulé Le roseau pensotant. Une allusion à Blaise Pascal à la fois exaltée et chagrine: «Au temps de Pascal, écrit Roorda, l’homme était un roseau pensant ; mais pour les hommes d’aujourd’hui, l’obligation est beaucoup moins impérieuse. Nos prédécesseurs ont pensé pour nous.» De là découlera son principe un rien déconcertant que le maître de la création ne réfléchit point, mais pensote. (Vialatte comparaît bien l’homme à un salsifis songeur…) Dans le même recueil, Roorda se plaint que les gens aient des paupières aux yeux, mais pas aux oreilles.

 *Henri Roorda: « Mon suicide », réédition, Ed. Allia, 2017, Paris.

 

 

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