22/02/2021

Amitié nocive et «superflue»

Depuis Rabelais et La Fontaine, ils se proclament raminagrophiles. Je parle des amateurs du chat, dont Victor Hugo disait qu’il avait été inventé par Dieu «pour que l’homme ait un tigre à caresser chez lui». Le sien s’appelait Chanoine, ceux de Dumas-Père Mysouff I et Mysouff II. Colette avait nommé les siennes Mignonne et Ki-ki-la-Doucette. En son alpage de Chandolin, Ella Maillart avait pour compagnon à vibrisses un certain Ti-Puss. Quant à Caramel, le rondouillet rouquin d’une voisine du quartier lausannois de Florimont, je l’avait rebaptisé Botsard, car son museau s’ébouriffait de poils couleur chocolat. Bien qu’il fût châtré, il jouait au matamore entre Lucinge et Messidor. A contrario, Tibère, le chat de Baudelaire était un matou «entier» doué de charmes féminins… Bien d’autres poètes ont célébré la souplesse majestueuse du fauve domestiqué - disons moyennement apprivoisé car jamais asservi. Sa tendresse ronronnante envers vous (jadis, on disait «il file son rouet ») n’en serait que plus désintéressée.

 

Mais si l’on en croit des environnementalistes à la page, cette affection millénaire devient caduque: une relation palliative, un «luxe superflu». Chats et chiens de compagnie consomment des aliments dont la fabrication requiert trop d’énergie grise, et ils produiraient trop d’excréments. Selon la revue britannique Nature, Raminagrobis est un tueur en série: 4 milliards d'oiseaux et 20 milliards de mammifères finiraient dans son estomac chaque année aux USA.

En France, écologistes et chasseurs déplorent à l’unisson (!) qu’il puisse capturer jusqu’à 200 espèces: moineaux, merles, rouge-gorges, etc. Puis campagnols, musaraignes et lapins!. Plus rarement des lézards maladroits… En gros, il est une menace pour la petite faune sauvage, soit pour l’écosystème tout entier. Sans parler du plaisir cynégétique de certains à tirer une tourterelle des bois, un lapereau!

 

Etait-il pertinent et efficace de culpabiliser les propriétaires de chats en ces périodes de confinement sanitaire et de détresse sentimentale? N’en seront-ils pas découragés de soutenir des luttes plus urgentes pour le climat? Je les invite à lire Cultures félines*, un nouvel essai d’Eric Baratay qui enseigne l’histoire des animaux à l’Université de Lyon. Il glorifie la plasticité du chat à travers les âges. Il a un bon conseil: pour que le vôtre n’attrape pas des oisillons, attachez simplement à son cou un petit grelot.

 

*Editions du Seuil

09/02/2021

Des picaillons pour nos ados

«Un sou est un sou!» moralisaient les mamans d’autrefois. Il y a 60 ans c’était pourtant une pièce d’un franc que la mienne me refilait au retour de la messe du dimanche. C’est-à-dire 20 sous, et j’avais 7 ans. Une moitié allait à ma tirelire (un angelot de porcelaine rapporté de Lourdes), l’autre correspondait à cinq carambars: ce bâtonnet de mélasse coûtait alors trois fois moins qu’aujourd’hui. Devenu ado, ma trésorerie hebdomadaire fut arrondie à 5 francs, mon Tonton Jean ayant convaincu sa soeur que l’argent de poche m’inculquerait «le sens de responsabilités».

Et qu’elle était belle ma première thune, avec le grènetis historié de sa tranche qu’on caressait du pouce et le profil de Guillaume Tell estampé à son avers!  Brimant héroïquement ma gourmandise, j’en thésaurisais plusieurs avant de m’en séparer, mais c’était un pour un 33 tours de Mozart ou de Brel. Pour des poèmes de Rimbaud, pour Tintin au Tibet, pour une loupe d’apprenti philatéliste.

Passé le cap du XXIe siècle, les habitudes ont évolué. Selon un vieux buraliste lausannois, qui en a vu défiler des écoliers, le prix du carambar a peut-être triplé, mais vos enfants cette fois lui brandissent un billet de 20 francs! Toutefois, selon une récente étude bancaire suisse, ils sont devenus raisonnables, surtout dans les foyers modestes où le rapport à l’argent leur est mieux enseigné: «ça ne tombe pas du ciel », «le fric ne fait pas tout dans la vie», etc.

Entre 10 à 12 ans, ils reçoivent une mensualité de 25 francs. A leurs 14 ans, elle est de 35. Au seuil de leur 16e année, elle vise les 80.  Comment les dépensent-ils? Quelques éclairés, que la culture «on line» indiffère, s’offrent des livres ou des DVD, des CD, voire des vinyles et font de l’épargne en vue d’un permis de conduire. Tous les autres achètent un smartphone futuriste, un skatebord, une mobylette à système avancé de freinage. Que sais-je? Une casquette de baseballer. 

Enfin, il y a les dandys précoces, gaspilleurs et flambeurs, qui s’endettent pour des babioles hors de prix. Plus tard, ils citeront le délicieux Oscar Wilde: «Quand j’étais jeune, je croyais que dans la vie, l’argent était le plus important. Maintenant que je suis vieux, je le sais!»

02/02/2021

Le lego, jeu de philosophes

Pour Noël ou leur anniversaire, une majorité d’enfants de familles plus ou moins nanties réclament un jeu de construction en matière synthétique produits en masse. Chez les pauvres, on peut en confectionner un soi-même comme dans l’Antiquité, en récoltant sur les berges d’une rivière ou en forêt des galets, des brindilles, du lichen, etc. De quoi bricoler une modeste mais bien jolie chaumière, puis un jour, qui sait? un monument public, un temple grec à colonnade de l’époque de Platon. Le fondateur de la philosophie pensait que tout futur architecte devrait commencer par jouer à ces jeux-là dès l’enfance, y découvrant tout seul les notions du Beau, du Bien, de l’harmonie… 

Ce précepte influença-t-il les fabricants de jeux de construction? Le plus ancien en Europe fut un kit de cubes colorés qu’on trouve encore dans nos galetas ou à la brocante du Bois-d’Amour, sous la Grenette de Vevey. Avec ces blocs de bois, l’enfançon s’initiait à la fois au génie du puzzle et à l’usage de ses mains. A l’âge de raison, il s’exerça à la mécanique avec les lamelles métalliques, les cornières, engrenages, vis et écrous du Meccano, une marque anglaise, conçue en 1907. Quant au brevet du plus populaire de tous, il a été déposé un demi-siècle plus tard: je parle de cette brique en plastique qui vous écorche le talon quand vous marchez pieds nus dans la chambre de votre progéniture, mais que vous ne pouvez plus lui refuser: le Lego. 

Ce jeu de briques élémentaires à 8 picots - dont deux peuvent créer 25 assemblages différents - a été conçu par un charpentier danois qui  le baptisa en sa langue d’un mot-valise signifiant «jouer»: lege et «bien» godt. La marque Lego naquit en 1958 de cette contraction pour connaître un destin commercial universel, qui séduira aussi des adultes. Parmi lesquels, le philosophe italien Tommaso W. Bertolotti, qui, dans un essai impertinent, Legosophie*, se réclame non seulement de Platon, mais de Démocrite (460-370 av. J.-C.): le père de la théorie atomiste estimant que l’Univers entier, des montagnes à l’âme humaine, est composé de minuscules briques insécables». 

Ainsi, philosophes et joueurs de Lego s’amuseraient à une pareille virtuosité intellectuelle, en variant à souhait l’échelle de leurs constructions…

Legosophie, PUF, 2019.