15/03/2021

Les deux vies de la Chamberonne 

Saluons la réédition en format poche de La Source*, un recueil qu’Elisée Reclus (1830-1905), un géographe de génie à plume précise et soyeuse, consacra aux mille curiosités de l’hydrographie. On en retient pour notre chronique cette pensée lustrale: «L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini». Né en Aquitaine, cet humaniste engagé s’exila en Suisse il y a 150 ans pour avoir été un anarchiste de la Commune en 1871. Et c’est à Clarens qu’il rédigea une somme qui en fera le père de la géographie moderne, une discipline depuis enseignée dans les écoles romandes.

C’est donc à ce ruisseau philosophique et moussu de Reclus que je pense en traversant le petit pont qui sépare le parc Bourget de Vidy des plages de Saint-Sulpice. Il surplombe les ondes de la Chamberonne, où cygnes et colverts mènent un manège empanaché autour de bribes alluviales. Or toute minçolette qu’elle soit, la Chamberonne n’est pas un ruisseau mais une rivière, un affluent du Rhône: elle ne se perd pas dans l’humus, mais excusez du peu, dans le Léman. Issue d’un bassin versant de 40 km2, son embouchure rectiligne sera bientôt assainie et consolidée, de manière à faire ériger à 70 m du rivage un havre destiné aux oiseaux migrateurs. Ce biotope artificiel, où ils se ravitailleront avant de cingler vers les grands nords, enrichira notre lac d’une 6e île. (Les 5 autres étant le Château de Chillon, les îlot de Peilz, de la Harpe, de Salagnon et celui de Rousseau, à Genève.) Elle portera le nom de Loïzona, plus conforme que celui de Lousonna désignant notre vicus gallo-romain. Quant au nom de la Chamberonne, il procède du latin cambarus «écrevisse», un crustacé d’eau douce qui aurait proliféré dans sa caillasse, sinon du patronyme latin d’un certain Cambarius. 

Or avant d’achever son cours d’une manière longiligne, elle en a fait des zigzags: elle est l'unique rivière vaudoise à connaître deux vies. 

Née près de Cheseaux, elle se confond avec la Sorge jusqu’à Dorigny, pour y redevenir la Chamberonne en alliance avec la la Mèbre. Puis avoisiner des platanes géants, le site sinistre d’un gibet sinistre où le major Davel fut décapité en 1723, mais aussi un bel étang aux lucioles.

* Folio

 

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