21/06/2021

Sous les humeurs de l’arc-en-ciel

Le réchauffement de notre planète génère parfois des fluctuations inoffensives, mais qui déjouent les pronostics des experts en météorologie ordinaire. Ils en sont mortifiés. Quoi de plus humiliant pour un speaker de TJ, qui annonçait joyeusement des grêles dévastatrices, d’être désavoué le lendemain par un soleil radieux à faire replier les parapluies? L’absence de maussaderie le rend maussade; il se consolera en réécoutant «L’orage» de Brassens.

 Mais des mille tours imprévisibles du temps, c’est l’arcus caelestis des Romains que je voudrais célébrer, ce phénomène optique qui rend visible, presque respirable, le spectre continu de la lumière. Auparavant, les Grecs prétendaient que l'arc-en-ciel était la trace du pied d’Iris, une messagère des dieux descendue de l'Olympe pour annoncer quelque avènement joyeux. Son prénom, homonyme du disque pigmenté de nos yeux, était aussi celui de Mme Souriçoz, une logeuse du quartier de La Palud qui, au Noël de mes 20 ans, m’avisa sèchement d’une coupure de chauffage. 

Or c’est de lui que découle le mot irisation: soit la décomposition du prisme en un faisceau chromatique s’éployant du rouge au violet, en passant par l’indigo, le bleu, le vert, le jaune et l’orange. Celles justement de l’arc-en-ciel que les écoliers apprennent à dessiner avec 7 feutres, alors qu’il faudrait un nuancier infini pour en restituer la réelle composition. Selon l’historien des sciences lillois Bernard Maitte*, d’innombrables couleurs interstitielles n’apparaissent pas à l’oeil nu. En 1660, le grand Isaac Newton n’en aurait isolé que 7 par simplification pédagogique, et «pour rapprocher ce phénomène optique des 7 notes de musique.» C’est dire si l’arcus caelestis latin, que Pline l’Ancien, au Ier siècle, réduisait hargneusement à un «phénomène trop fréquent pour être une merveille», sera plus tard mieux révéré par des scientifiques ouverts aux arts, sensibles aux fééries, voire à l’irrationnel - parmi lesquels Lewis Carroll. Merci à ces théoriciens de permettre au poète d’y voir un miracle fugace, une joaillerie céleste gratifiée de symboles plutôt qu’une rationnelle manifestation photométéorique (Wikipédia). Le même arc-en-ciel inspirera au musicien des volutes en mode majeur ravéliennes, au peintre qui a campé son chevalet sur une corniche de Lavaux, la cambrure moirée d’une épaule chérie. Les pêcheurs du Léman lui attribueront les reflets de leur truite préférée.

Histoire de l’arc-en-ciel, 2005, Ed. Seuil.

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