27/07/2021

Bénitiers, rince-doigts, gels de poche

A l’école enfantine de Montchoisi, Mlle Mariéthoz inspectait chaque matin la propreté de nos menottes disposées en étoile sur un carré de mouchoir blanc.  «Qui a les mains bien savonnées a l’esprit clair», qu’elle disait en agitant un index aussi pointu que son nez. Le dimanche, à l’église Saint-Maurice de Pully, elle le trempait dans l’eau lustrale du bénitier avant de se signer. Soixante ans plus tard au supermarché  de la Clergère, j’ai surpris une dame qui lui ressemblait accomplir le pieux rituel … après avoir recueilli trois gouttes de solution hydro-alcoolique. Ce ne devait être qu’un réflexe d’étourdie, tant les mesures prophylactiques contre l’actuelle pandémie nous ont été serinées en sacro-saintes instructions. 

Pour ma part, je ne les avais pas attendues pour tenir en poche, en tout lieu et depuis 20 ans, un flacon de ce désinfectant que l’infectiologue Didier Pittet a, depuis, ingénieusement popularisé. Par crainte des microbes comme ma regrettée maman? En souvenir de Mlle Mariéthoz? Non, plutôt de l’Abbé Marguet, dont je fus un servant de messe en la même paroisse pulliérane, et dont j’aspergeais les mains avec une aiguière en argent. Ce même récipient à bec verseur arrosait d’eau baptismale le front de nourrissons épouvantés, dont les cris comblaient la mesure quand le célébrant leur mettait du sel sur les lèvres! Après cette liturgique torture, il réclamait encore de l’eau en esquissant un geste qui ressemblait vaguement à celui de Pilate…

Jadis, on appelait aussi aiguière un nécessaire destiné au repas de famille, avec tasses, soucoupes, carafes. Sans oublier la salière ni le rince-doigts: une coupelle d’eau aromatisée ou contenant une tranche de citron, dont l’usage remonte à l’antiquité. Les Romains, qui portaient à la bouche tout aliment avec leurs doigts, les y plongeaient pour éviter quelque croisement entre chair et poisson. La présence de ce rince-doigts à côté des couverts a perduré sur les tables, notamment pour le décorticage de crustacés. On raconte qu’à celle de Napoléon Ier, un de ses grognards «mal dégrossi» but l’eau citronnée du sien après l’avoir levé à la santé de l’empereur. Et que l’empereur, ému, lui répondit en accomplissant le même geste, obligeant tous les autres convives à ingurgiter du liquide purifiant -un ancêtre du gel hydro-alcoolique de notre bon Dr Pittet.

 

19/07/2021

Baignades exotiques et jeux d’enfants

En cet été de déconfinement contrôlé et de sauf-conduits bizarroïdes pour qui veut voyager loin, quelques amoureux de la baignade, du dos crawlé, de la brasse ordinaire, de la brasse papillon ou de la modeste trempette rafraîchissante se sont faits sédentaires. Aux plages maldiviennes de Velassaru, ils ont préféré celles d’Yvonand et de Préverenges. Sinon d’Excenevex, en France d’en face, qui sont pareillement sablonneuses. Au lieu de jouer aux tritons mythologiques en mer Egée, ils se sont contentés de l’eau chlorée, sans salinité curative ni divinités païennes, de la vénérable piscine de Montchoisi, construite à Lausanne dans les années 30. En son enfance, le soussigné y a appris, grâce à Fräulein Renate, une très patiente au pair bâloise, à ne pas se noyer dans le bassin des adultes. Même lorsqu’un dispositif emblématique y déclenchait des vagues artificielles.

Il y eut des immersions plus exotiques: l’anthropologue anglais Charles Sprawson (1941-2020) s’était, lui, initié aux joies périlleuses de la baignade dans les caves inondées du maharadjah de Jayanagar, à l’ouest de l’Inde! A partir de cette expérience personnelle, ce natif de Karachi a retracé en 1992, dans une étude pittoresque dont la version française paraît en format poche*, l’histoire de la natation à travers les âges. De Cléopâtre, qui se baignait dans du lait d’ânesse mais aussi au milieu de rocailles tapissées de mollusques, jusqu’aux champions d’aujourd’hui férus de vitesse ou d’endurance, et en passant par des Romains fous d’«hydrophilie». Ils apprivoisèrent l’eau en construisant des bains et des thermes, et persiflaient tout couard ne sachant «ni lire ni nager». Suivit une longue parenthèse de rigorisme chrétien où les plaisirs aquatiques étaient jugés trop folâtres. Ils ne redevinrent en vogue qu’au début du XIXe siècle en Angleterre, avec la création de clubs de natation. Et à travers la poésie de Lord Byron qui, au réel, démontra ses compétences plus souvent en Méditerranée grecque que dans notre Léman qu’il chanta pourtant si bien en 1816. 

Or, à 30 km à l’ouest de Chillon et 60 ans plus tard, notre beau peintre vaudois François Bocion composera à l’huile une scène d’enfants, peu épique mais enjouée, s’adonnant des à jeux nautiques sous un ciel d’Ouchy, clair et sucré, pavoisé pour une Fête de la Navigation.

* Héros et nageurs, Champs Flammarion