30/10/2021

Un laps de temps salutaire

Si le péché de procrastination qui nous fait remettre une tâche au lendemain est quelquefois absous, il en est un autre rarement justifiable: le manque de ponctualité. «J’ai failli attendre» aurait dit Louis XIV devant l’attelage essoufflé d’un carrosse versaillais. Son descendant Louis XVIII, lui, ne faisait pas patienter ses conseillers. On lui doit une devise qui survivra aux monarchies françaises: "L'exactitude est la politesse des rois». En 1954, le romancier André Maurois rétorquera: «Et le retard, la politesse des artistes». Pourtant aucun premier violon n’oserait faire poireauter tout un orchestre classique, et j’ai eu un ami peintre, Kurt von Ballmoos, qui lâchait les pinceaux pour ne pas rater un match de foot à la télé. Mais convenons que la belle ouvrage ne se réalise pas dans la précipitation: en 1512, le pape Jules II exaspéra Michel-Ange en le forçant à adopter un rythme effréné pour l’achèvement des fresques de la Sixtine. Un génie, ça ne se brusque pas!

Dans un essai intitulé Eloge du retard*, la psychanalyste française Hélène L’Heuillet témoigne que l’angoisse de ne pas être à l’heure, d’être en avance sur tout, est une pathologique moderne: «Fabriquer tant de précocité donne que le sentiment du temps, donc de notre existence, nous abandonne.» Celle-ci s’affadirait à force d’être huilée par de prétendues valeurs de civilisation (rentabilité, promptitude, fluidité, flexibilité… ), mais on pourrait les déjouer par des «variations» qui scandaliseront ceux qui les défendent. Comment? en traînaillant, en prenant les chemins de traverses, en faisant l’école buissonnière. «Un laps de temps, écrit-elle, permet de ressaisir notre condition temporelle.»

Chez elle, ce laps de temps est une stratégie de résistance. Chez les Vaudois, un rituel régional en rupture avec la légendaire ponctualité helvétique. Ils l’ont d’ailleurs institutionnalisé en le mesurant: 900 secondes, pas une de plus, pas une de moins. Ce léger retard a souvent été toléré en raison de son charme désuet et de ses origines rurales: selon mon confrère Frank Bridel, c'était une réaction de paysans respectueux des rythmes naturels, réfractaires aux hâtes citadines. «Prendre son temps, pensait-on, c'est la première des libertés.» 

Cette élasticité horaire à la vaudoise avait inspiré en 1941, sur les ondes de Radio-Lausanne, une série de sketchs mémorable, adéquatement intitulée Le quart d’heure vaudois.

*Payot, 170p.

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