19/03/2022

Noms de rue au féminin

Avec son espièglerie légendaire, Jean Villard Gilles racontait les aléas d’un paysan découvrant le miracle technologique des premiers tramways lausannois. Embarqué dans une de ces rames roulantes de la fin du XIXe siècle, l’homme des champs avise une passagère qui redescend du convoi après que le wattman eut crié: Eglantine! Une deuxième fait de même à l’annonce de la station Georgette. Après qu’une troisième les a imitées à Caroline, il souffle au conducteur: «Si jamais, moi, je m’appelle Edouard. »

Cette historiette rappelle que des toponymes urbains d’assonance féminine ne renvoient pas forcément à des femmes. A Lausanne non plus, où 109 rues sur 691 portent aujourd’hui des noms de personnalités. Surtout masculines. Sachons que l’arrêt d’Eglantine évoque les floraisons d’une villa que la célèbre famille russe de Rumine avait bâtie vers 1845 à l’Est de Saint-François. Le nom de l’avenue Georgette provient du patois Jarjataz, «petite gorge», car au XIIIe siècle, un cours d’eau encaissé ruisselait de Montagibert jusqu’à cet endroit entre les parchets pentus d’un vignoble. Aucune figure féminine n’émerge non plus à la rue Caroline: c’était le petit nom d’un omnibus tiré par des chevaux entre Ouchy et la haute ville. Pas de lien avec Caroline de Lichtfield, l’héroïne d’Isabelle de Montolieu (1751-1832), une romancière vaudoise prolifique à laquelle est pourtant réellement, et exceptionnellement, dédié un chemin entre les quartiers de La Sallaz et de Vennes. 

La jugeant scandaleusement seule dans la cartographie onomastique de leur ville, et par souci méritoire de proportionnalité, nos édiles envisagent d’y multiplier d’ici à 2026 les plaques à nom de femme. Quatre sont déjà prévues pour le futur écoquartier des Plaines-du-Loup. Elles honoreront Elisabeth Jane de Cerjat, une mécène qui favorisa la création en 1843 de la Fondation Asile des aveugles. Elles perpétueront le souvenir d’Elisa Serment (1865-1957), une féministe vaudoise très active au plan fédéral. Ainsi que la maîtrise du clair-obscur par la graveuse Germaine Ernst (1905-1996), qui a aussi réalisé de chatoyantes colorations de partitions de Ravel. Enfin, la pianiste et chanteuse à voix montmartroise Edith Burger (1906-1948) aura elle aussi droit à un nom de lieu bien mérité. Elle s’était notamment illustrée comme duettiste en compagnie du grand Gilles. 

Notre chansonnier-poète aux yeux de merle en sifflerait de joie.