02/04/2022

L’ancêtre qui sauve la forêt

Les arbres seraient doués d’une intelligence méconnue. Il est prouvé que des messages se transmettent de racines à racines, ou par capillarité sylvestre entre aubiers. Un louable exemple, pour nous les humains, d’altérité sensorielle, de communicabilité spontanée - sans bug, ni troll, ni hacker. Parallèlement, des sylvothérapeutes nous invitent, pour une meilleure immersion dans la nature, à enlacer un tronc bien squameux et moussu. Une calinothérapie résineuse «souveraine contre l’hypertension». Ira-t-on jusqu’à y coller une oreille pour entendre le battement d’un coeur éventuel? 

Or trop de familiarité peut dégénérer, tourner à de l’altercation.

Dans L’Enfant et les Sortilèges de Ravel et Colette (1925), un chêne à voix de baryton déplore une blessure que le protagoniste principal de la fantaisie lyrique lui a faite. 

- Quelle blessure? demande le petit sagouin à timbre de mezzo-soprano.

- Celle que tu fis à mon flanc avec un couteau dérobé. Héla-as, elle saigne encore de sè-ève…

Poignarder un chêne est certes un acte cruel, même si ça vient d’un caprice juvénile. Mais pour celui qu’on appelle le roi des feuillus, ce n’est qu’une éraflure: en forcissant avec les siècles, il sustente une grande variété d’insectes sous son feuillage. D’ailleurs c’est pour dénicher des larves que les piverts frappent de leur bec son écorce endurcie . 

Plus généralement, sauvegarder les vieux arbres est une garantie de stabilité, de résistance aux changements climatiques. Selon de récentes études étasuniennes et françaises, ils sont les anges gardiens de la forêt. Les tricentenaires, que chez nous on appelle arbres présidents, et surtout les millénaires qui ont parachevé un cycle biologique jusqu’à la décomposition, contribuent à la continuité de la biodiversité forestière. Ils possèdent un ADN fluctuant qui leur ont permis de survivre à la foudre, au feu, aux attaques de parasites, aux sécheresses, au gel. Ce génome multiple, ils l’ont perpétué en semant de nouveaux arbres d’année en année. Au point d’édifier parfois une cathédrale végétale, comme à Joux de la Limasse, près de Baulmes: un sentier dit des Géants y conduit jusqu’à un célèbre sapin présidentiel haut de 48 m. Lui, le pilier, n’y est plus: des vandales l’ont abattu en 2013. Mais autour de sa souche s’élèvent en arcs-boutants les frondaisons festonnées d’autres arbres. De leur sommet commun pleut une lumière de vitrail.

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