08/05/2022

Le chalet oscherin de Strindberg

Alors que le temps s’enténèbre d’images de Russie et d’Ukraine, on s’émeut devant une espèce de datcha camouflée par des résilles d’échafaudage, et juchée au 49 de l’avenue d’Ouchy, à 300 m en amont du Léman. Sa vétusté et son charme contrastent avec l’insipidité de l’urbanisme ambiant. Mais quand les tentures de ravalement seront décrochées, on reconnaîtra une structure de type chalet. 

Telle fut d’ailleurs sa dénomination lorsqu’elle fut édifiée en 1877 pour attiser la curiosité de touristes faisant escale à Lausanne avant de prendre de la hauteur. Son évocation parfaite d’un chalet préalpin lui a valu d’être classée et protégée. Si la partie inférieure est maçonnée, le reste est en bois: toiture de bardeaux, balcons à damettes chantournées ou gaufrées en motifs. A son nord, des conifères à rameaux en draperie la protège de la bise de Berne. 

Le Chalet d’Ouchy a été tour à tour résidence privée, pension de famille, foyer avec chambres d’hôte. Devenu Bed & Breakfast , le voilà régi par une association de femmes cultivées qui y organisent au passage des expos artistiques. Leur mécénat se renouvellera à mi-juin, dès que les rénovations de ce lieu de mémoire seront achevées.

De mémoire littéraire notamment: il a hébergé entre 1884 et 1887, Johann August Strindberg, étoile majeure majeur des lettres suédoises, un des pères du théâtre universel. Vingt-huit ans avant sa mort à Stockholm, c’était un échalas blond de 34 ans à mèches ébouriffées. Une espèce de Viking policé, tour à tour naturaliste, symboliste, alchimiste… Strindberg n’avait pas encore publié ses tragédies les plus connues Mademoiselle Julie et Les créanciers, lorsqu’il s’installa avec une première épouse et trois enfants au Chalet d’Ouchy, après des séjours à Paris, Genève et Chexbres. Il y écrira quelques récits fleurant les odeurs maraîchères de la place Pépinet, ou les saveurs d’un repas mémorable à l’Hôtel de l’Ours. Dans les jardins oscherins du Beau-Rivage, il s’éblouit «tragiquement» de la floraison d’un magnolia. 

Puis il y a cet éloge vibrant de notre contrée (à épilogue peu charitable…) dans une lettre à un ami suédois: «Ici, je vis dans le plus beau pays du monde. La liberté! L’innocence! De belles et fortes pensées! Imagine-toi des gens qui n’ont ni littérature, ni art, ni théâtre! Un baume pour l’âme!»

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