04/06/2022

Lausanne, une meringue croustillante

Connaissez-vous le patriarche des Mouettes? Il a été planté en 1803, au chemin discret du même nom en amont de l’avenue de Rhodanie, pour marquer l’entrée du canton de Vaud dans la Confédération. Il est le plus vieux et le plus grand platane de Lausanne, avec 220 ans d’âge, 40 m de hauteur, et un tronc baobabien. Son écorce grège se détache en plaques ocellées entre lesquelles on devine des couleurs variées et duveteuses. Cette fibre squameuse, commune à tous les autres platanes de la ville, évoque la molasse des parements de notre cathédrale quand elle s’effrite. Car ses premiers bâtisseurs au XIIIe siècle, comme plus tard ceux du château Saint-Maire et d’autres édifices remarquables de la Cité, ont un peu abusé de ce grès tendre, trop facile à tailler, qui sédimente, parmi des dépôts glaciaires, la géomorphologie de notre région. Notre molasse locale fut exploitée dans des carrières du vallon du Flon, ou dans celles du Nialin à Savigny. Elle a structuré des bâtiments moins prestigieux, plus récents. Jusqu’à l’avènement du chemin de fer, en 1827, on la jugeait non seulement façonnable à souhait, mais d’un «beau grège bleuté» et croustillante comme les meringues joratoises… 

Mais cette pâte argileuse et calcaire, que des géologues patentés ont surnommée «pierre molle», est friable, abrasive, surtout dans la région lausannoise. Aussi, la majesté gothique de notre cathédrale, nécessite-t-elle des raffermissements réguliers, des toilettages à la spatule respectueuse des archéologues. Au lieu de la consolider avec des matières moins imprévisibles - l’acier, le béton armé - ils reprennent de la «pierre molle», tant qu’il en reste dans nos meulières, et jusqu’à la prochaine détérioration. Revenant ainsi à la candeur humble des premiers bâtisseurs, pour lesquels ce qui se trouve en sous-sol sert à bâtir ce qui est au-dessus. Car si une pierre naturelle est plus difficile à apprivoiser qu’un produit industriel, ce dernier est très prévisible, et dangereusement durable. 

Ne blâmons donc pas la molasse grise de notre patrimoine géologique. Remercions-la plutôt d’avoir voué notre belle ville à s’étager en terrasses, en paliers, en élégantes couches pâtissières. Et quand il se met à pleuvoir sur ses grains couleur pistache qui émaillent les vieux pavés, entre Cité-Derrière et Cité-Devant, il s’en élève une revigorante odeur médiévale.

 

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