23/07/2022

Les escargots ailés d’Aeschlimann

Après une rare pluie d’été, on voit de seyantes grand-mères enseigner à des jouvenceaux l’art de ramasser délicatement un colimaçon égaré sur la chaussée urbaine. Sans autre intention que de replacer «cette créature du Bon Dieu» à l’abri des voitures ou d’une trottinette affolée. A l’orée des années soixante, à la Vallée de Joux, j’ai vu des garçons de mon âge récolter avec moins de charité chrétienne une profusion de «bibornes» fourvoyés dans le ballast du train à vapeur entre Le Pont et Le Brassus. Ils les fournissaient à un commerçant des Charbonnières en échange de quelques sous jaunes. Leurs gibecières dégoulinaient de la bave de ces pauvres bestioles à coquille tantôt brune, tantôt blanche. Quelques-unes étaient réservées à leur maman. 

Avant de les rissoler au beurre avec persil, ail et échalotes, cette femme au foyer à l’ancienne les avait dégorgés de leur peu ragoutante viscosité en les remuant dans un seau d’eau salée avec du vinaigre. S’ensuivait une métamorphose: une fois mitonné et assaisonné, l’escargot en se recroquevillant devient appétissant, évoquant un bigorneau au court-bouillon, une nouillette vénitienne à l’encre de seiche. C’est qu’il est réduit à un 10e de son corps… 

Or c’est l’entièreté de ce corps initial, à flexibilité de contorsionniste et au pied magiquement contractile (en fait un muscle qui alternativement se contracte et s’allonge) qui a inspiré en 1894 à Jules Renard, cette lunatique évocation: «Casanier dans la saison des rhumes, son cou de girafe rentré, l’escargot bout comme un nez plein. Il se promène mais il ne sait marcher que sur la langue.» 

Chez nous, ces excentricités anatomiques ont attisé le regard de Richard Aeschlimann depuis que son potager entouré de vignes est colonisé par des escargots de Bourgogne. L’artiste et écrivain de Chexbres voue à ces «drôles de nomades» une curiosité attendrie de fabuliste. Dans un nouvel album de méditations graphiques*, il avoue s’être enchanté à les «dessiner en situations communicatives». Jusqu’à leur conférer des ailes leur permettant de «franchir des gouffres». Avec son encre de chine, ses calames et crayons, Aeschlimann les a délicieusement mythologisés en fines zébrures, griffures pointillistes et ombres portées romantiques. Les escargots volants de Chexbres lui en sont tout reconnaissants.

*Seule la lenteur s’oppose au temps, volume 3

www.aeschlimann-richard.ch

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