24/09/2022

D’une mer de Paille au Léman

Selon des statistiques fédérales, le patronyme le plus répandu dans le canton de Vaud est de sonorité lusitanienne. Plus de 3500 de nos concitoyens s’appellent Da Silva, ce qui, en portugais signifie forestier, ou plus généralement l'homme qui habite près de la forêt. Portugais sont aussi ceux qui le talonnent: Ferreira (forgeron) et Pereira (verger à poiriers) pour reléguer nos indéboulonnables Rochat et Favre en 4e et 5e positions… Une usurpation? Non, une «plus-value civilisationnelle» diraient les nouveaux sociologues. Ces descendants de Vasco de Gama qui, après la française,  forment la communauté étrangère la plus populeuse du canton (ils étaient 54 300 en 2o21), n’ont pas débarqué dans les années 80 en conquistadors, mais en immigrés respectueux, en bons travailleurs. En initiateurs aussi à de nouvelles saveurs.

S’ils ont su s’adapter à nos fondues, papets et  boutefas jusqu’à se les approprier, ils nous ont en retour appris à aimer le cozido, un pot-aux-feu agrémenté de pois chiches et haricots rouges. Ou leur pica pau de bœuf aux patates et aux palourdes. A ne pas grimacer devant leur saucisson salame au chocolat, à base de cacao, de biscuits et de rhum. Enfin, il y a cette spécialité lisboète pour palais raffinés: des huîtres à l’huile parfumée au porto et au vinaigre de vin blanc de la région de Leziria.

Puisqu’on parle d’huîtres, évoquons la Magallana angulata, surnommée huître portugaise. Une variété qui, par sa ressemblance avec l'oreille humaine a inspiré l’argot français: avoir les portugaises ensablées, c’est les avoir bouchées… Après une épizootie qui l’a décimée à la fin des années 60, elle reprendrait vie dans son milieu initial, l’estuaire du Tage. 

Là-bas, le bleu du ciel peut virer au jaune pour tout darder de feux aveuglants. Comment dit-on «y a pas le feu au lac» en portugais? Não há fogo no lago répond Délia, une jeune informaticienne établie sur la Côte vaudoise. Sauf qu’à Lisbonne, sa ville natale, on parle de mer de Paille, mar da Palha, pour désigner le Tage quand le crépuscule fait infuser la mélancolie douce amère de la saudade. A l’instar de milliers de Portugais, elle est arrivée avec ses parents dans notre région à l’âge de six ans. Depuis, elle peut se réclamer patriotiquement de deux belles émotivités solaires.

 

 

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