27/09/2022

Du mauvais goût au «néo-moche»

Selon Degas, le goût est«la mort de l’art». Mais le peintre des ballerines diaphanes et de somnolentes repasseuses désignait moins une faculté gustative qu’une appréciation visuelle, théorisée par des chroniqueurs.  Pourtant il peut arriver à l’oeil d’avoir des papilles: en trouvant qu’une fresque de Pompéi a une saveur d’origan, qu’une huile sur bois de Brueghel sent le houblon. A contrario, on peut s’écoeurer de la parure en bœuf cru de Lady Gaga aux MTV Awards de 2010, ne pas être affriandé par les goodies caramélisés de la couronne d’Angleterre, juger imbuvable la couleur caca d’oie du cocktail maison d’un barman inventif. 

Il y a 40 ans, l’architecture d’un nouvel hôpital cantonal sur la colline du Bugnon restait sur l’estomac de séditieux Lausannois qui la comparèrent à une pièce-montée incomestible. «Rasez la cathédrale qu’on voie le CHUV» fut un slogan qu’ils taguèrent étourdiment au spray chimique sur des murs en molasse si vulnérable de la Cité. Plus élégante, moins polluante, fut en 1930 la diatribe de Ramuz contre le «gratte-ciel» de la tour Bel-Air, dans un texte intitulé Sur une ville qui a mal tourné (comme il l’aurait dit d’un lait devenu jaunâtre): «Une tour peut avoir 100 m et paraître petite; elle peut n'avoir que 20 m et paraître grande. La tour en question de 40 m m'a paru essentiellement moyenne, c'est à-dire rien du tout...» 

Courantes mais fluctuantes, les expressions «de bon goût» et «de mauvais goût» sont aussi subjectives que celles de beau et de laid.«Il suffit qu’une élite s’approprie ce qui est considéré comme moche, et ça devient cool et beau», écrit dans son étude* Alice Pfeiffer qui avoue aimer la mode détraquée des «leggings, des Crocs, du string qui dépasse.» Elle se réclame du «joli-laid» de la maison de mode italienne Prada dont le vert acide fit florès dans les années 80, tout en préconisant l’esthétique d’un «néo-moche» à sa façon, soit d’un kitsch avoué, issu de l’ère d’Internet, de Photoshop et des reliefs en 3D. Des coloris irréconciliables s’y juxtaposent. 

Au plan purement gustatif, une macédoine de légumes ne paraît-elle pas plus appétissante qu’un plat tout monochrome: par exemple du blanc de poulet entouré de céleri et d’endives?

 

Le goût du moche, Ed. Flammarion, 2021

 

24/09/2022

D’une mer de Paille au Léman

Selon des statistiques fédérales, le patronyme le plus répandu dans le canton de Vaud est de sonorité lusitanienne. Plus de 3500 de nos concitoyens s’appellent Da Silva, ce qui, en portugais signifie forestier, ou plus généralement l'homme qui habite près de la forêt. Portugais sont aussi ceux qui le talonnent: Ferreira (forgeron) et Pereira (verger à poiriers) pour reléguer nos indéboulonnables Rochat et Favre en 4e et 5e positions… Une usurpation? Non, une «plus-value civilisationnelle» diraient les nouveaux sociologues. Ces descendants de Vasco de Gama qui, après la française,  forment la communauté étrangère la plus populeuse du canton (ils étaient 54 300 en 2o21), n’ont pas débarqué dans les années 80 en conquistadors, mais en immigrés respectueux, en bons travailleurs. En initiateurs aussi à de nouvelles saveurs.

S’ils ont su s’adapter à nos fondues, papets et  boutefas jusqu’à se les approprier, ils nous ont en retour appris à aimer le cozido, un pot-aux-feu agrémenté de pois chiches et haricots rouges. Ou leur pica pau de bœuf aux patates et aux palourdes. A ne pas grimacer devant leur saucisson salame au chocolat, à base de cacao, de biscuits et de rhum. Enfin, il y a cette spécialité lisboète pour palais raffinés: des huîtres à l’huile parfumée au porto et au vinaigre de vin blanc de la région de Leziria.

Puisqu’on parle d’huîtres, évoquons la Magallana angulata, surnommée huître portugaise. Une variété qui, par sa ressemblance avec l'oreille humaine a inspiré l’argot français: avoir les portugaises ensablées, c’est les avoir bouchées… Après une épizootie qui l’a décimée à la fin des années 60, elle reprendrait vie dans son milieu initial, l’estuaire du Tage. 

Là-bas, le bleu du ciel peut virer au jaune pour tout darder de feux aveuglants. Comment dit-on «y a pas le feu au lac» en portugais? Não há fogo no lago répond Délia, une jeune informaticienne établie sur la Côte vaudoise. Sauf qu’à Lisbonne, sa ville natale, on parle de mer de Paille, mar da Palha, pour désigner le Tage quand le crépuscule fait infuser la mélancolie douce amère de la saudade. A l’instar de milliers de Portugais, elle est arrivée avec ses parents dans notre région à l’âge de six ans. Depuis, elle peut se réclamer patriotiquement de deux belles émotivités solaires.

 

 

03/09/2022

Suprenantes toponymies veveysannes

Si dans de plus grandes communes romandes on s’évertue enfin à féminiser quelques plaques de rue, les autorités veveysannes ont été l’an passé pionnières en la matière en baptisant Place du 14 juin, un 14 juin justement, le square anonyme situé devant un centre commercial. C’est à cette date, en 1981, que l’égalité entre Suissesses et Suisses était dûment consignée dans la Constitution fédérale. Dans un même esprit, un pont sur la Veveyse fut baptisé Passerelle de l’Egalité. Il est situé entre ceux de l’Europe et de l’Arabie. Quant à ce nom d’Arabie, qui désigne aussi un parc, une plage et un quai, il n’a rien d’oriental. Il dérive du patois local la Rabiyé: terrain raboteux à herbe maigrichonne.

Car dans une cité ancienne comme la romaine Viviscus, les flux de l’histoire et ses reflux ont tant érodé la vie des quartiers qu’il en reste des bizarreries toponymiques. Elles sont explicitées dans un savoureux répertoire* paru il y a 26 ans sous la plume de François Berger. La rue de la Byronne, entre celle du Midi et les Rives de Léman, rappellerait le passage du grand poète anglais George Byron (1788-1824), l’auteur du Prisonnier de Chillon. L’attachante place Scanavin, qui accueille des marchés de Noël et des séances de cinéma sous les étoiles, évoquerait une dynastie de négociants génois qui s’y étaient établis au XVIIe siècle. 

Mais c’est entre la rue Sainte-Claire et celui des Pêcheurs, que se love le décor de la Valsainte, le plus poétiquement rapiécé de la ville. C’est essentiellement une cour aux murs festonnés de vignes vierges qui deviennent carmin en octobre. A l’ombre d’un frêne vénérable sèchent sur un étendoir des nappes de cuisine, des pantalons de marmots. Une bicyclette est adossée à la rampe d’un escalier en bois. A des pépiements de nourrissons répond le tsi-tsi-tu-tu en sol majeur de la mésange charbonnière. De loin en loin, le vent du passé amène une mélodie plus modale: le chant grégorien de chartreux qui fondèrent en 1295 un couvent de la Valsainte au fond de la vallée gruérienne du Javroz, et dont une dépendance éponyme fit florès à Vevey. Il en reste quelques saints oripeaux que l’urbanisme moderne a épargnés.

Dictionnaire historique et toponymique des rues de Vevey,
Ed. Vibiscum.