05/11/2022

En revenant du Pont du Diable

Dans le quartier lausannois de Montchoisi, dans une petite gorge encaissée et sauvage, se voûte un modeste pont sur la Vuachère qu’ado que je passais, dans les années 60, pour me rendre au Collège pulliéran de Champittet. La rivière marquant la frontière entre les deux communes. Durant les chaudes soirées sans pluie et sans vent de mai à juillet, grenouilles et crapauds amoureux y coassent à tue-tête. A toute heure, par toute saison, une clarté énigmatique pleut à travers les ramures. C’est notre pont du Diable local, qui a donné son nom à un chemin du même nom en 1937. On le retrouve dans quelques toponymes de France - en Savoie, en Occitanie, à Royan. Et à Kromlau, en Allemagne, dans la région de Saxe. La Suisse en a plusieurs, mais prioritairement dans le décor alpin et abrupt des gorges de la Reuss.

J’en reviens avec des émotions imbibées du romantisme du XIXe siècle, qu’ont accentuées les brumes ocrées d’un début d’hiver tempéré. Et qu’ont réveillées des légendes que j’avais gobées à l’école sans vraiment les comprendre, sans en apprécier le fond mystérieux. Beautés du défilé des Schöllenen: la vallée de la Reuss y a resserré ses parois de granit d’une manière si escarpée qu’il paraîtrait inconcevable d’y créer un passage. Le défi a pourtant été relevé au XIIIe siècle: une voie fut tracée puis, au fil des époques, améliorée, sans trop endommager la somptuosité initiale du site. C’est là qu’a jailli cette légende qui s’est répandue ailleurs, jusqu’à inspirer des spectacles scolaires de fin d’année. Elle narre comment des Uranais malicieux signèrent un pacte avec Satan afin de jeter un pont sur l’infranchissable gorge. Un pacte bidon: le tribut devait être une âme humaine, et ce fut un bouc qu’on livra…

Toujours visibles, les culées de la Teufelsbrücke ont été construites 1595. A l’époque, le pont ne présentait ni mains courantes ni balustrades. Le nom Teufelsbrücke apparut pour la première fois dans le récit de voyage d’un certain Ryff, homme d’affaires bâlois. L'ouvrage s’effondra le 2 août 1888 sous l’effet d’un orage qui frappa à jamais l’imagination des habitants alentour. Leur contrée, haut juchée, les rendait méfiants de ce qu’on appelait en bas la «civilisation et ses progrès techniques».

Oh Diable, comme on a envie de leur ressembler!

 

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