22/11/2022

Petite histoire de la mendicité

A Lausanne, comme dans d’autres cités européennes, la présence de mendiants qui vous tendent une sébile en plastique attise la controverse. La compassion le disputant à la question de leur désoeuvrement. Et s’ils rendaient service à la communauté? Oui, mais comment? Dans une étude intitulée Vivre pauvre*, Laurence Fontaine rappelle qu’en 1777, une académie champenoise de Châlons mettait au concours ce thème déjà crucial: «Comment détruire la mendicité en rendant les mendiants utiles à l’Etat sans les rendre malheureux». Selon l’historienne française, l’appel recueillera d’innombrables propositions, plus charitables que répressives. Au siècle suivant une lutte philanthropique contre la précarité récolte fructueusement des souscriptions de dons qui se démocratisent. Elle a ses détracteurs qui redoutent que des droits attribués au miséreux ne le rendent «farouche et violent».                                   

Ici, en 1840, Camille Corot - qui était de mère Fribourgeoise - commence à peindre notre cathédrale et le château Saint-Maire depuis la campagne de l’Hermitage. Son tableau «immersif» montrera une cité proprette dans un écrin d’idylle. En aval, franchie la porte de la Barre, la réalité quotidienne de la ville, peuplée alors de 12 000 habitants, est affligeante: vacarme de poulaillers, relents du lisier des boitons à porcs. Aux paysans de la périphérie se mêlent lavandières, chiffonniers, ouvriers qui ont perdu un bras, clochards couperosés, filles «légères» déshéritées. Et des enfants naturels dont la prolifération est imputée à l’immoralité qui règne dans les cabarets…

 Le paupérisme qui pullule commence à coûter cher tant aux philanthropes qu’à la Bourse des pauvres qu’alimentent les deniers publics. En cette année 1840, 19 000 Vaudois sont assistés par les instances bourgeoisiales et par l’Etat. Soit 10% de la population cantonale. Alors, les communes cherchent à se débarrasser des mendiants qui n’en sont pas originaires. On les nourrit la moindre, on les lave, (on reste chrétiens…) avant de les entasser sur des tombereaux qui les ramèneront vers des hameaux où ils n’ont plus de parenté. Cette pratique sera entérinée par une loi vaudoise de 1888: les pauvres doivent être «bourgeois» d’une ville, d’un village pour bénéficier d’une allocation publique. 

Depuis, la législation vaudoise s’est bien sûr humanisée, nos rues n’empestent plus la poulaille. Mais avec l’afflux d’immigrés, le taux de pauvreté dans la population est resté à peu près le même qu’il y a 170 ans.

*Gallimard, NRF essais.

Les commentaires sont fermés.