23/07/2007

Des roses trémières pour Beethoven

 

En ce quatrième lundi du mois, on fête les Brigitte et les Apollinaire. Dans la ramée, la mésange charbonnière oblige son époux à couver les œufs d’un autre; l’accenteur mouchet est un volage; l’hirondelle divorce! Au jardin, mon voisin s’applique à récolter l’oignon jaune, et les fleurs de courgette pour les déguster en beignets. Il arrose les tomates au pied, sans mouiller leurs feuilles, pour éviter que ce satané mildiou ne les ourle de son duvet blanc. Son royaume embaume surtout la rose. Elle peut être «ancienne», anglaise, pompon, cuisse de nymphette
Une de mes fleurs préférées est la rose trémière. Dite aussi «de trémière»: une altération d’outremer, car elle a été importée en Europe au Moyen Age par des croisés revenant de Terre sainte. Elle ne ressemble pas vraiment à une rose. Plutôt à une cloche évasée rouge, carmin, crème, abricot, parfois brune, et qui bourgeonne en corolles alternées le long d’une tige élancée. Cette tige, qui peut atteindre trois mètres de hauteur, est si majestueuse qu’on l’a comparée au bâton de Jacob, le dernier des patriarches.

 

La citation de la semaine


 

«Il avait peu de relations parce que, comme tous les poètes, il pouvait s’en passer. Il accueillait un visage humain comme il aurait accueilli un subit changement de teinte dans un coucher de soleil, mais il n’éprouvait pas plus le besoin d’aller dans le monde que de modifier les nuages du couchant.»


 (G. K. Chesterton, Le Club des métiers bizarres, 1937, Gallimard)

 

Le slameur de la semaine
J’ai toujours été indifférent à la civilisation du rap, à sa musique et à la poésie hachée, «populaire», qu’elle charrie. Alors le slam!… Je n’avais même jamais cherché à connaître la signification de ce mot jusqu’au jour où j’entendis sur les ondes la voix étrange, bitumineuse, d’un chanteur parisien qui se fait passer pour un Grand Corps Malade. Il se produira à Paléo ce jeudi 26 juillet (Chapiteau, 20h.30): phrases longues à souhait, métaphores filées, allitérations réussies, et idées bien enlevées. Du coup, j’ai voulu en savoir davantage en visitant son site – www.grandcorpsmalade.com – et c’est lui qui y explique le slam:
«Il y a évidemment autant de définitions du slam qu’il y a de slameurs et de spectateurs des scènes slam.
Pourtant il existe, paraît-il, quelques règles, quelques codes:
- les textes doivent être dits a capella ("sinon c’est plus du slam"?)
- les textes ne doivent pas excéder 3 minutes (oui mais quand même des fois, c’est 5 minutes…)
- dans les scènes ouvertes, c’est "un texte dit = un verre offert" (sauf quand le patron du bar n’est pas d’accord…)
Bref, loin de toutes ces incertaines certitudes, le slam c’est avant tout une bouche qui donne et des oreilles qui prennent. C’est le moyen le plus facile de partager un texte, donc de partager des émotions et l'envie de jouer avec des mots.(…)»

 

 

 

Les quatuors de la semaine

 

Ce sont les six premiers de Beethoven (op. 18), qu’il a composés entre 1798 et 1800. Le maître n’avait pas encore trente ans. Recueillant l’héritage de Haydn et de Mozart, il consacra déjà l’expression la plus hardie de son génie à ce genre musical, en y introduisant des ruptures et des effets de violence, de discontinuité, faisant vaciller l’équilibre classique. Plus tard (op. 135), il aura tellement élaboré ses quatuors qu’ils échapperont à la compréhension de ses contemporains.
Ces pièces de jeunesse de Ludwig Beethoven seront jouées mardi et mercredi par le Quatuor de Leipzig, lors des Journées Sturm und Drang du Festival Menuhin de Gstaad, dans l’église de Gsteig, à 20 heures. (www.menhuhinfestivalgstaad.com)

Pour rappel, le Sturm und Drang est cette période passionnante de la fin du XVIIIe siècle, au cours de laquelle les bouleversements sociaux ont eu des conséquences bienheureuses sur les arts et la littérature germaniques: Les tourments du jeune Werther, de Goethe en formèrent le creuset.

Quant aux activités débordantes et fiévreuses du jeune Beethoven, elles furent compensées par son séjour régulier dans le havre de riches patriciens de Bonn, sa cité natale. La très bienveillante veuve Helene von Breuning lui confia l’éducation musicale de ses quatre enfants. (Ci-dessus, en ombre chinoises, la famille Breuning.)

 

 

 

L’écrivain de la semaine


 

Le 23 juillet est le jour de la naissance de Paul Morand (Paris 1888-Paris 1976). Grand voyageur, «évadé permanent», diplomate toujours inquiet et timide, l’auteur de l'Homme pressé a laissé une œuvre d’une immense diversité: romans et nouvelles, chroniques, essais et biographies. Sa prose coruscante mélange les genres à plaisir, décrivant la société moderne sur un ton à la fois extravagant et blasé. Relire Ouvert la nuit, 1922; Papiers d'identité, 1931; Hécate et ses chiens, 1954, et ses délicieuses Venises, 1971.

On l’a beaucoup évoqué dernièrement dans la presse romande, à propos de la vente du château de l’Aile de Vevey, dont il fut le plus illustre locataire entre 1948 et 1953. Il y avait débarqué avec une réputation sulfureuse dont il ne se démarquait pas beaucoup. Haut fonctionnaire, et ami de Pierre Laval, il avait délibérément basculé dans le camp vichyssois. En disgrâce durant les premières années De Gaulle, il fut réintégré dans l’administration française, puis admis à l’Académie française en mars 1969.

Anecdotes: Paul Morand posséda trente-cinq voitures, se levait à six heures un quart et ne sautait jamais une sieste.

Avec Jacques Chardonne, l’auteur de L’Epithalame, il échangea une correspondance de 5000 lettres.

 

Fateh, sel attique et afghan

(Cet article a paru dans 24 Heures aujourd’hui)

 

Le premier grand livre de sa vie vient de sortir à Paris. Mais Fateh Emam, un natif de Kaboul, qui réside à Lausanne depuis 55 ans, n’a pas l’intention de laisser tarir sa faconde d’historien ni ses dons de conteur.

 

Il est chenu et chevelu comme le coprin des champignonneurs de Sauvabelin. Et à 78 ans, Fateh Emam peut triompher des souffrances infligées par n’importe quelle maladie, en éclatant de rire sur les choses de la vie. La sienne, qui est longue, rocambolesque et tragique. Ou celle de l’histoire contemporaine, qui l’est tout autant, et dont il a été un observateur privilégié – un acteur malgré lui – depuis sa naissance en Afghanistan jusqu’à son obtention du passeport suisse en 1972. En passant par des séjours estudiantins, professionnels ou diplomatiques à Paris, New York, Moscou. Des services à l’ONU, au CICR; des engagements bénévoles sur lesquels il reste discret.

 

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Tout ce faisceau d’expériences personnelles ou générales vient d’être rassemblé dans un récit, paru à Paris, où le lecteur se fait emporter dans le maelström des années trente à soixante: nervosités politiques et économiques de l’entre-deux-guerres, exactions scandaleuses des oligarques de Kaboul, inféodations afghanes à l’URSS bien avant l’intervention soviétique de 1979.

Partiellement autobiographique, ce livre de 400 pages raconte l’odyssée moderne d’un certain Karim, un Kabouliote comme Fateh, «qui tourne très tôt le dos à son Orient natal pour s’égarer dans la jungle compétitive de l’Occident». Et qui finira par y voir le cuir pur de ses racines peu à peu se patiner. Titre principal: Au-delà des mers salées. Dans l’imaginaire populaire afghan, les mers salées (Darya-é-Shor), c’est l’océan, ou l’inaccessible. Parvenir à les traverser relève d’un héroïsme mythique ancien, qu’Emam explique avec la ferveur poétique, colorée, parfumée, d’un fils de ses aïeux. Mais celle-ci est constamment contrôlée par l’intelligence distanciée, cynique, mais sans hargne, d’un historien-ethnologue qui a dû apprendre tout seul à panser ses propres plaies. Un esprit moqueur, certes, mais «épris de liberté». à la façon des plus gracieux oiseaux de la mythologie du Levant.

 

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«Ce premier livre, je l’ai achevé il y a neuf ans, nous dit Fateh Eman, autour d’une table de l’Hôtel de la Paix, rue Benjamin-Constant, un de ses stamms lausannois préférés. Mais j’en ai déjà fini deux autres: le premier narre mon retour en bateau, cinquante ans après, sur Ellis Island, au large de New York; le second est une approche psychologique des ultimes amours de Lady Di, avant son accident sous le pont de l’Alma (!).» Notre interlocuteur est tout à fait sérieux, mais ça ne l’empêche pas de s’esclaffer quand même.

 

 

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Enfant de commerçants aisés, il commence très tôt à apprendre le français dans la capitale afghane. Le bachot en poche, il devient étudiant en Sorbonne, à Paris (droit civil), rejoint son père aux Etats-Unis, revient en Europe, cette fois en Suisse: «En découvrant la place Saint-François, en 1952, je me suis senti au paradis.» Depuis, Lausanne devient sa ville d’adoption – il ne sait pas encore que son destin fou devra l’en arracher durant de longues années. En attendant, il a 23 ans, et beaucoup d’entregent. A l’Université, il rencontre un Bertil Galland, un François Gross, un Christian Sulser, toute une génération d’intellectuels promis aux carrières prestigieuses qu’on sait. Le troisième le fait engager comme stagiaire à la Gazette de Lausanne.

«J’ai eu le tort de ne pas y être resté, regrette Fateh, 45 ans après.»

 

Fateh Emam: Au-delà des mers salées, un désir de liberté, récit. Ed. L’Harmattan, 400 p.

08:58 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (3)

20/07/2007

Renouveau des mots-valises

 

Ce sont des néologismes composés par télescopage de deux, trois ou plusieurs mots. Un exemple des plus anciens est le verbe calfeutrer (1540), qui amalgame celui de calfater et le substantif feutre.
Aujourd’hui, avec le développement formidable des techniques de la communication, on en fabrique à tire-larigot:
- Partagiciel: contraction de partage et logiciel.
- Progiciel: professionnel + logiciel.
- Entreprenaute: entrepreneur + internaute.
- Codec: codeur + décodeur.
- Modem: modulateur + démodulateur.
- Plus ancien, informatique: information + automatique. Expression inventée en 1962 par Philippe Dreyfus, et entérinée par le général de Gaulle.

 

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Au Québec, où l’on a la manie de désangliciser les termes techniques au fur et à mesure qu’ils s’imposent, on a supplanté dès 1994 celui d’e-mail par courriel (courrier + électronique). Depuis, on désigne parfois par pourriel (pourri + courriel), les spams, les bugs (ou bogues) et toutes sortes de messages indésirables.

Les mêmes Québécois ont inventé le mot-valise clavardage (clavier + bavardage), pour remplacer le très américain chat. C’est charmant, clavardage. Mais personnellement, je lui préfère la tchatche, qui est bien française, s’entend depuis longtemps dans les banlieues et nous vient de l’espagnol chacharear (bavarder). D’ailleurs le verbe anglais to chat en est issu…

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Mais je reviens au mot-valise. Et à ses origines, qui n’étaient pas du tout utilitaires mais poétiques. L’expression a été imaginée, il y a exactement 125 ans, par l’immense Lewis Carroll, oui ce mathématicien-logicien qui fut aussi l’auteur d’«Alice au pays des merveilles». Mais c’est dans son récit qui paraîtra sept ans plus tard, «De l’autre côté du miroir», en 1872, que le concept de mot-valise sera inauguré, par un vocable légèrement différent: mot-portemanteau… En anglais portemanteau word. En ce temps-là, un portemanteau était une valise à deux compartiments. Au chapitre VI, l’œuf Humpty Dumpty (image d'en haut) explique à la petite Alice la signification du mot slithy (contraction de lithe et slimy), qui, dans les éditions françaises a été traduit par slictueux:

 

«Eh bien, «slictueux» signifie souple, actif, onctueux. Vois-tu, c’est comme un portemanteau: il y a deux sens empaquetés en un seul mot.»

 

Après Lewis Carroll, d’autres magiciens du verbe s’adonnèrent aux jeux grisants du mot-valise: Alphonse Allais, avec son céphalophtlamique (qui coûte les yeux de la tête), Raymond Roussel, Michel Leiris, les Oulipiens, Raymond Queneau («Vous êtes tournipilant, à la fin!»). Je n’oublie pas Serge Gainsbourg, qui forgea le terme classieux, pour railler les gens qui ont à la fois «de la classe» et les yeux chassieux.


 

 

 

 Mais le plus flamboyant des successeurs de Carroll fut James Joyce (portrait ci-dessus). Car ses mots-valises ne sont pas que des jeux de mots, mais les tesselles diamantées d’une mosaïque monumentale. Leurs facettes reflètent des contextes, des univers que l’on croyait inconciliables. Quand l’auteur rassemble plusieurs notions en un seul mot, ce n’est pas pour une raison d’économie d’expressions, mais pour y faire miroiter l’étrangeté du monde en ébullition, sa pluralité.
Un des plus étonnants mots-valises que je retiens de Joyce apparaît aux premières lignes de son ultime chef-d’œuvre, Finnegan’s Wake, édité en 1939. Il amalgame, ou plutôt malaxe, trois langues classiques:

 

 

Meanderthal: me (en anglais «moi») + ander (en allemand «autre») + tal (en latin «tel», « pareil», et en germain «plaine»). En sus, le mot évoque les méandres d’un fleuve – ou d’une existence. Ainsi qu’un certain humanoïde fossile découvert en 1856, et dont la mine peu rassurante nous renvoie aux origines de l’Humanité. (Quitte à fâcher les créationnistes.)