10/07/2007

Le langage des poires

 

La culture de la poire aurait commencé en Chine, en 4000 et quelque avant J.-C. Homère l’appelait «cadeau des dieux». Les rois de France, après leur sacre, en recevaient une bien ovale, dorée et juteuse des mains de l’archevêque de Reims. Elle inspira à Honoré Daumier une caricature de Louis-Philippe qui devait rester célèbre et lui valoir en 1832 six mois de prison. Et à Erik Satie une œuvre charmante pour piano: Trois morceaux en forme de poire, 1903.


 

La poire non seulement remonte à la plus haute antiquité, comme dirait Vialatte, mais elle émaille nos conversations les plus courantes d’expressions imagées, de métaphores suggestives:


 

«Recevoir un caillou en pleine poire»; «Quelle poire ce type!» (= quel imbécile!); «Se sucer la poire» (s’embrasser).


 La poire d’angoisse était un bâillon, un instrument de torture. La poire électrique est un commutateur de forme oblongue muni d’un bouton. En pharmacie, la poire est une pompe en caoutchouc pour des injections ou des lavements. En boucherie, un morceau de bœuf très tendre situé dans les muscles internes de la cuisse.

Couper la poire en deux, c’est trancher un avis. Se montrer bonne poire, c’est être naïf.

Plus rares:

Rendre la poire au sec = ne pas être en reste à l'égard d'autrui. Faire sa poire = faire le dédaigneux. Clair comme du brou de poire: se dit d’une histoire sombre et compliquée.

 

Entre la poire et le fromage = à un moment où la conversation devient familière, où l’on s’autorise des confidences ou des audaces. Cette expression, toujours en usage, désignait au XVIe siècle un intermède gastronomique. La poire servant alors à rafraîchir le palais des convives avant les fromages. (Un trou normand, en quelque sorte.)

 

Pour finir, cet adage médiéval conseillant aux pauvres la prudence et l’humilité:

"Qui avec son seigneur mange poires, il ne choisit pas les meilleures."

 

(Photo d’Yvain Genevay).

 

09/07/2007

Des angéliques pour la mère de Proust

 

Ce matin, le Soleil s’est levé à 5 h 41 sur des rosiers en fleur et des boules d’hortensia bleues ou blanches. Gantée de caoutchouc, la jardinière s’affaire déjà à ramasser vivantes les limaces: il y en a pléthore cette année, à cause de l’hiver qui fut trop doux et de cet été qui est trop pluvieux. Vous saurez qu’elle ingurgite jusqu’à 30 fois son poids en un seul jour. Je parle de la limace, pas de la jardinière. Cette dernière ira déposer ses gastéropodes dans un pré éloigné. Ou – si elle la déteste – dans le jardin de sa voisine.

Le saint le plus historique du jour sera fêté le 11, mercredi: Benoît (Benedetto) de Nursie est né en 490, en Italie centrale. Il pria durant trois ans dans une grotte avant de fonder, à 44 ans sur le mont Cassin, un monastère dans lequel il rédigea sa célèbre "règle monastique de saint Benoît". Où la piété, la prière vont de pair avec la perspicacité psychologique et l’érudition.
En 1958, saint Benoît a été proclamé père de l’Europe et saint patron de la Chrétienté occidentale. Il est aussi celui du pape actuel.

 

 

Une fleur des estuaires

 

Pour changer des plates-bandes de nos parcs publics, on peut prendre de l’altitude et admirer les fleurs de juillet qui s’épanouissent ces jours sur les flancs de nos Alpes. Elles sont presque toutes médicinales. Ce ne sont que lis turban et lis martagon, joubarbe, euphorbe, aconit, muflier et biscutelle. Sans oublier l’angélique (image): une ombellifère bisannuelle et aromatique, dont la tige est utilisée en confiserie. Aux gâteaux d’anniversaire et de mariage, elle confère une légère suavité Belle-Epoque.

Mais, en même temps qu’elle, fleurit sur les berges de quelques fleuves de France (la Loire, la Garonne, la Charente) une de ses cousines, l’angélique à fruits variables. D’une tige plus robuste et rameuse, elle peut s’élever jusqu’à deux mètres, et ses corolles sont blanches, brumeuses au soleil de l’été.

 

 

Les idiotismes de la semaine

 

L’expression italienne: Essere accolto a pesci in faccia, soit «Etre accueilli avec des poissons à la figure». Son équivalente française: Etre reçu comme un chien dans un jeu de quilles.

 

L’expression anglaise: Between the devil and the deep blue sea = «Entre le diable et la mer bleu profond» = Entre le marteau et l’enclume.

 

L’insulte persane: Boro gomcho! = «Va-t-en, et égare-toi!» = Va te faire f…

 

 

Images & sons de vacances

 

 

Après une courte semaine balnéaire dans le nord de la Sardaigne, où je me suis un peu foulé une cheville en voulant caresser les roches sculptées par la mer et le vent, je suis retourné dans le cadre majestueux de la saline royale d’Arc-et-Senans (département du Doubs), conçu par l’architecte Claude-Nicolas Ledoux en 1779.

Harmonie formelle découlant du Siècle des Lumières et utopie vertigineuse, qui nous plonge vers des temps encore plus ultérieurs que le nôtre: la cité ouvrière idéale du grand urbaniste de Louis XV - un magnifique roi visionnaire, si injustement décrié – aurait mérité de figurer parmi les nouvelles Merveilles du monde. (En image, sa maquette). Le week-end passé, ce site accueillait pour la 6e fois le Festival Nuit-Bleue. Les passionnés de musique électroacoustique ont pu y participer à la dernière œuvre de Pierre Henry: Utopia, la bien nommée Une création pour 90 haut-parleurs, déambulation binaurale et lampes de poche.

 

 

Le génie universel de la semaine

 

 

 

Demain, 10 juillet, c’est le jour de la naissance à Noyon, dans l’Oise, de Jean Calvin, qui allait devenir comme on sait le pape de la Rome protestante. Comme il est né en 1509, je gage que dans deux ans Genève organisera d’imposantes festivités pour marquer son 500e anniversaire. (Encore que ce très grand homme n’était pas friand de festoieries.)

Mais ce même jour de l’année naquit un autre génie universel - dont les mœurs secrètes et la foi en une transcendance épicurienne n’auraient pas non plus rassuré Jean Calvin: Marcel Proust vit le jour, en 1871, à Auteuil, d’un professeur de médecine réputé, et de la fille d’un agent de change israélite, d’origine alsacienne, Jeanne Weil (1849-1905).

Les centaines de millions d’admirateurs d’A la recherche du temps perdu savent à quel point Proust chérissait sa mère. Quand il était enfant, elle l’appelait de petits surnoms affectueux, tels mon petit jaunet, mon petit serin, mon petit benêt ou mon petit nigaud. Plus tard, le fils de Jeanne Weil devint dans ses lettres loup, ou mon pauvre loup.

Mère chaleureuse, très cultivée, un peu possessive, elle aimait beaucoup de lac Léman. Et c’est à Evian qu’elle fut attaquée, en septembre 1905, par une crise d’urémie en présence de son Marcel, qui la rapatria aussi vite à Paris. Elle y expira dans ses bras, et l’écrivain devait confesser peu après dans sa correspondance à son frère Robert:

 

«Ma vie a désormais perdu son seul but, sa seule douceur, son seul amour, sa seule consolation. J'ai perdu celle dont la vigilance incessante m'apportait en paix, en tendresse, le seul miel de ma vie. J'avais toujours quatre ans pour elle.»


 

Puis: «Je n'ai pas pu rouvrir un livre, je ne lisais jamais qu'avec Maman.»

02/07/2007

Des oeillets de poète pour Gilles

 

En ce début de juillet, tandis que la Lune décroît (elle sera à son aphélie le samedi 7, comme dans les pavillons turc et tunisien), le jardinier averti éclaircit les jeunes rameaux du framboisier, arrache les oignons pour les sécher et sème la chicorée pain de sucre. Sans oublier la rave, le myosotis, l’œillet de poète.

S’il se prénomme Thomas, on lui souhaitera bonne fête demain mardi. Le calendrier romain y célèbre le plus incrédule des apôtres, celui qui ne croit que ce qu’il voit, et qui aurait déclaré à propos du Ressuscité: «Si je ne vois pas la marque des clous dans ses mains, si je ne mets pas ma main dans la plaie de son côté, je ne croirai pas!».(Image)

Son scepticisme initial n’empêcha Thomas (Didyme pour les Grecs) de devenir un recruteur efficace, et au long cours: il aurait évangélisé les Mèdes, les Perses et les Parthes. Il aurait même atteint l'Inde. Il serait à l'origine des chrétiens du Malabar, dont la langue liturgique est le syriaque et qui choisissent leurs évêques chez les nestoriens de Mésopotamie.

L’expression patoisante de la semaine

On arâi oyu onn’aragne sè fotre on bètset contro onna caïa de motse tant l’îre treinquillo: «On aurait entendu une araignée buter avec un orteil contre une chiure de mouche tellement c’était tranquille.»

 

 

 

La genèse d’une chanson populaire

Jean Villard-Gilles, dont on célèbre au Festival de Montreux le 25e anniversaire de la mort (les 8, 12 et 14 juillet*) était moins féru de patois vaudois que de tournures idiomatiques courantes.

S’il a contribué à enseigner à ses compatriotes le goût de l’autodérision, ceux-ci tendent maintenant à l’ériger comme un chantre glorieux de leur terroir, oubliant que son ironie féroce était profonde. Eludant sa fibre de rebelle, son engagement idéologique pourtant explicite – contre le militarisme étroit, contre l’émergence du capitalisme déshumanisé: sa chanson Dollar, écrite en 1932, pourrait être reprise aujourd’hui en chœur par tous les contempteurs de la mondialisation…

Quant à celle de la Venoge, que les Vaudois considèrent désormais comme un hymne patriotique, elle ne lui a pas été inspirée comme on pourrait le penser quelque part entre L’Isle, Chavannes-le-Veyron ou Vufflens-la-Ville, mais en Bretagne… Il en raconte lui-même la genèse…

«Un jour que j’attendais l’inspiration, devant une mer bretonne absolument calme, sous un ciel sans nuages, quelque chose de bizarre se produisit. Je vis apparaître sur cette surface immobile, comme en filigrane, une ligne sinueuse autour de laquelle un paysage familier surgit du fond des eaux, couvrant l’Océan de collines verdoyantes, de bois, de vergers, et même de petits villages. Il n’y avait pas de doute, c’était mon lointain pays vaudois qui flottait, ô mirage! comme une carte, sur la mer. La ligne sinueuse au milieu, c’était: la Venoge! […] C’est ainsi qu’est né, à mille kilomètres de chez nous, ce poème qui est allé au fond du cœur non seulement de mes compatriotes, mais encore des Parisiens et de tous ceux à qui je l’ai fait entendre.»

(Tiré de «Chansons que tout cela»)

 

(*) Hommages à Gilles: http://www.montreuxjazz.com/

 

L’expo de la semaine

 

A partir du 7 juillet, la Fondation Oskar Kokoschka, qui siège à Vevey, présente au Musée Jenisch * un choix de 60 œuvres illustrant la relation intime que le grand peintre autrichien, décédé à Montreux en 1980, entretenait avec les musiciens de son siècle. Il avait été l’ami de Schönberg, Webern et Alban Berg. Le confident des pianistes Sviatoslav Richter et Rudolf Serkin. Le copain du violoniste Yehudi Menuhin.

 

(*) http://www.museejenisch.ch/

 

 

 

L’escapade de la semaine

 

Depuis les efforts spectaculaires lancés pour son embellissement, la capitale des Gaules est devenue une des cités les plus rayonnantes d’Europe. Les Suisses romands qui ne s’y rendent pas régulièrement ont tort. Jadis, pour les automobilistes en route pour la Côte d’Azur, Lyon était un cauchemar: ce sinistre tunnel de Fourvière toujours «bouchonné», qui imposait de longues minutes, voire des heures d’attente.

Entre-temps, ce méchant goulet d’étranglement a été résorbé, et il est possible de visiter Fourvière non plus pour ses labyrinthes routiers, mais pour le site extraordinaire de la colline qui les coiffe:

 

- Une vue qui domine toute la troisième agglomération de France et s’épanouit jusqu’au massif du Mont-Blanc – reconnaissable par temps clair au nord-est.

 

- Une basilique, conçue par l’architecte Pierre Bossan en 1896, financée par souscription populaire, souhaitée par les Lyonnais eux-mêmes, et dont la somptuosité tarabiscotée ressemble à la pièce montée du Sacré-Cœur, à Montmartre. Mais sa crème est plus pittoresque: imaginez une silhouette massive, étrange, flanquée de quatre tours octogonales, qui évoque un «éléphant renversé». La nuit tombée, en ses habits de lumières, ND de Fourvière évoque plutôt quelque vaisseau spatial surplombant la place Bellecour (image), dont elle est séparée par le cours de la Saône. (Son décor intérieur est délicieusement exubérant: mosaïques symbolistes, plafond néoclassique, frises florales Art nouveau.) Du kitsch tellement chargé qu’il finit par accéder à une espèce de vraie beauté

- Enfin, depuis une décennie, les Nuits de Fourvière (*) font affluer sur la colline des festivaliers estivaliers aux goûts éclectiques: nuits cubaines, brésiliennes, égyptiennes – avec Youssou n’Dour; nuits espagnoles avec Pedro Almodovar, nuits bollywood, etc. Le Requiem de Mozart, qui se jouera le 5 juillet, affiche complet. Mais suivront des musiques et masques de Bali, Arno & et Brigitte Fontaine (le 21 juillet), Jean-Louis Trintignant (le 30).

http://www.nuitsdefourviere.org/