22/08/2007

La mousseline, toile fine d'Irak

 

C’est une toile de coton très claire, vaporeuse, transparente et légère que des voyageurs vénitiens importèrent en Europe au XIIIe siècle, et dans laquelle on taillait des robes et des écharpes pour les dames de la noblesse. Les Italiens la baptisèrent mussolina (d’où plus tard, probablement le patronyme de Mussolini…) car elle était confectionnée à Mossoul, sur le Tigre, dans le nord de la Mésopotamie.
Elle traversa les Alpes au lendemain des Croisades sous le nom de mosulin, qui ne fut féminisé qu’au milieu du XVIIe siècle pour devenir la mousseline des couturiers. Puis, par analogie, une purée de pomme de terre fouettée, délicate et soyeuse.
Mais je reviens au tissu: la mousseline a été diversement traitée pour prendre le nom de tarlatane, qui est une étoffe très peu serrée et chargée d’apprêts. Ou aussi de singalette: encore plus apprêtée, cette variante est utilisée pour la fabrication des patrons en couture.

D’où vient singalette? De Saint-Gall, évidemment, autre royaume du textile raffiné…

 

 

La ville de Mossoul existe toujours – en arabe al-Mawṣil. Elle est même la deuxième ville d’Irak en termes de population (1, 5 millions d’habitants). Située à 350 km au nord de Bagdad, elle est restée spécialisée dans l’industrie textile.
Elle est également le principal marché agricole du pays, elle conserve des vestiges historiques fascinants (Mossoul est l’ancienne Ninive…) mais c’est surtout pour ses importants gisements pétrolifères que les occupants américains la protègent, depuis mars 2003, comme la prunelle de leurs yeux.
Leur présence étant indésirable, les troupes étasuniennes ouvrirent le feu le mois suivant sur des manifestants autochtones. Les deux fils de Saddam Hussein y furent tués en juillet de la même année.

 


 

21/08/2007

Les carottes sont cuites

Linguiste et chroniqueur, Olivier Schopfer est un des collaborateurs réguliers de Radio Cité, à Genève, notamment dans l’émission La Fourmilière (Le français qu’on cause.) Aujourd’hui, il décortique une nouvelle expression imagée.

"Les carottes sont cuites, je répète, les carottes sont cuites."
Cette phrase servait de code à Radio-Londres pour déclencher des actions de résistance en France pendant la seconde guerre mondiale.
Aujourd'hui, l'expression signifie que tout est perdu, qu'on ne peut plus rien faire pour sauver une situation.
Pour nous, la carotte est un légume tout à fait banal.
Mais jusqu'à la fin du XIXe siècle, un sens péjoratif était associé à la carotte parce que c'était l'aliment des gens pauvres.
Ainsi, au XVIIIe siècle, "ne vivre que de carottes" signifiait "vivre dans le besoin".
Un siècle plus tard, dans le langage familier, on disait d'une personne mourante qu'elle était en train d'avoir "ses carottes cuites".
Cette connotation négative véhiculée par la carotte est à l'origine de l'expression.
Comme disait Pierre Dac: "C'est quand les carottes sont cuites que c'est la fin des haricots!"
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OLIVIER SCHOPFER

20/08/2007

Choral de goélands pour Debussy

 

 L’observation de la chaîne alimentaire chez les animaux du Léman peut être une distraction instructive au promeneur qui s’est juché un instant sur les enrochements du quai Perdonnet, à Vevey: le vengeron qui vient de gober une limnée se fait happer par une mouette rieuse, qui elle-même finira tôt ou tard dans le jabot d’un faucon pèlerin, etc. Mais voici l’irruption d’un trouble-fête, si j’ose dire, en tout cas d’un briseur de chaîne: le goéland cendré, un «sale étranger» qui d’un vol à pic fond sur le palmipède lariforme (c’est la mouette) pour lui ravir le poisson.


 Le goéland cendré fait lui aussi partie de la famille des palmipèdes lariformes. C’est un gros cousin du Nord, avec un caractère de Viking, un accent arctique à faire frémir quand il crie, et des mœurs culinaires barbares qui chamboulent la commensalité traditionnelle de notre beau lac. C’est qu’il s’y est installé récemment, pour profiter des déchets abandonnés par l'homme dans les ports et sur les côtes: restes d’une foccacia au thon, pelure d’un cervelas, fond mal raclé d’une boîte de canigou, et j’en passe.

Son cousin des côtes atlantiques est plus raffiné: il est friand de coquillages de première fraîcheur. Il ouvre moules et palourdes en les faisant tomber sur une surface plate et dure. Si la première chute ne casse pas son trophée, il le ramasse pour le faire retomber de plus haut.

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La citation de la semaine

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Elle est de Saki, alias Hector Hugh Munro, un de mes maîtres à penser et à rire:

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You can't expect a boy to be depraved until he has been to a good school.
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(«Ne vous attendez pas à ce qu'un garçon soit dépravé tant qu'il n'a pas été envoyé dans une bonne école.»)
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Tiré de Baker's Dozen.

 

 

 

 

Les saints de la semaine

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Aujourd’hui, on fête Bernard de Clairvaux (1090-1153), un des plus influents théologiens de l’histoire occidentale, arbitre de l’Europe, réformateur de l’ordre des cisterciens.
Mercredi sera la Saint-Fabricien, la Saint-Epilogue (patron des romanciers…) ou encore, selon le calendrier perpétuel du Collège de pataphysique, la Sainte-Andouille, amphibologue».
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Mon héros préféré de la Légende dorée sera célébré le vendredi 24. Il est probablement le plus légendaire de tous les saints: saint Christophe (image) serait mort martyr en Lycie, vers 250. Mais la candeur éblouie de plusieurs générations de croyants et bigots lui accordèrent les pouvoirs d’un demi-dieu, une taille de titan (9 mètres…). Plus une sottise de brute infantile…
Quelle belle imagerie de la christianisation du géant primitif - avatar d’Hercule, de Gargantua, du Cuchulainn des Irlandais…
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Offro de son vrai nom, cet immense dadais reçut la grâce (et la popularité universelle) en chargeant un jour sur ses épaules un enfant qui voulait traverser une rivière périlleuse, et n’était autre que le Petit-Jésus.
Depuis, il s’appelle Christophe, «qui porte le Christ». Il est devenu intelligent, et presque aussi subtil que mon ami et confrère Gallaz, son homonyme.
Avant d’être reconnu comme le protecteur des automobilistes, de Fangio, Moss & Schumacher, saint Christophe a été celui des passeurs de l’eau, des mariniers, des portefaix, et des voyageurs qui vont à pied.
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Néologismes des Papous de France-Inter

 

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- Le mot vestimentaire rébilles: Chaussettes à crampons pour éviter de glisser dans sa baignoire.

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- L’adjectif disquambé: Coincé côté banquette au beau milieu d’une tablée dont on ne peut s’extraire sans déranger tout le monde.

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- Le verbe doniopétrouskir: Ne plus savoir pourquoi on est descendu à la cave.

 

 

 

 

«Le plus beau des mensonges»

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Cette définition de l’art est extraite de Monsieur Croche, antidilettante, livre enjoué de Claude Debussy (1962-1918), que je tiens pour un des plus grands réinventeurs du langage musical. Voire du langage tout court, avec toutes ses variantes – poétique, dramatique, picturale, olfactive, tactile…
Je l’évoque parce que le compositeur est né un 22 août, comme après-demain. Et parce qu’il fut le seul capable de domestiquer, rendre harmonieux (pour le premier sketch symphonique de La Mer) les cris atroces des goélands cités plus haut.
Cela grâce à son génie de l’impressionnisme instrumental.

Après s’en être profondément imprégné en sa jeunesse, Debussy se détourna de la musique de Richard Wagner. Ce n’était pas seulement par patriotisme antiprussien: même s’il s’était lui-même affublé, durant la Première Guerre, du sobriquet Claude-Achille de France, il était intimement convaincu que le langage musical devait s’affranchir des structures romantiques traditionnelles, de ses gangues chromatiques.

Il appelait Wagner «le grand ramasseur de formules», car lui, Debussy était le grand capteur et jouisseur des sensations immédiates. Il rendit possible un discours musical nouveau en privilégiant la gamme par tons: images sonores instantanées et rapprochées; attractions tonales ambiguës. Approches délicieusement «sauvages» de la nature, et de ses liens avec l’invisible, l’impalpable, le mystique.

Comme chez Rimbaud, la musique de Debussy est une poésie de correspondances. Elle fixe les vertiges.