07/08/2007

Etre à côté de la plaque

 

Linguiste et chroniqueur, Olivier Schopfer est un des collaborateurs réguliers de Radio Cité, à Genève, notamment dans l’émission La Fourmilière (Le français qu’on cause.) Aujourd’hui, il nous explique les origines d’une expression très courante:

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 «On dit familièrement qu’on est "à côté de la plaque", quand on rate son coup, quand on se trompe ou quand on est déphasé par rapport à la réalité. Depuis le 16ème siècle, le mot "plaque" fait référence à une feuille plate composée d’une matière rigide.
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L’expression a une origine militaire. Dans le tir sur cible, la "plaque" désigne le panneau que l’on doit atteindre et sur lequel est dessiné un gros rond qui comporte des couleurs différentes. On a tous vu dans des films des policiers qui s’exercent à tirer en essayant d’atteindre le centre du rond. C’est de là que nous vient l’expression : si on rate le but qu’on s’était promis d’atteindre, on est "à côté de la plaque".
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Il existe une expression régionale suisse romande qui a la même signification : "Être sur Soleure". On dit :
"T’es sur Soleure, ou bien ?!" pour parler de quelqu’un qui a la tête ailleurs. "Être sur Soleure" nous vient du XVIe siècle. À cette époque-là, l’archevêché de Soleure possédait des vignes au bord du lac de Neuchâtel. Si on connaît bien la géographie suisse et celle de ses fleuves et de ses rivières, on sait qu’il est possible de se rendre de Neuchâtel à Soleure par voie fluviale.
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Au XVIe siècle, des bateliers étaient chargés de transporter jusqu’à la ville de Soleure les tonneaux de vin destinés à l’archevêché. Le voyage les amenait à traverser le lac de Neuchâtel, puis à rejoindre par la Thielle le lac de Bienne pour finalement descendre l’Aar. C’était un voyage assez long. Alors, pour passer le temps, les bateliers avaient tendance à abuser du contenu des tonneaux. Et quand ils arrivaient à Soleure, ils étaient complètement soûls ! D’où l’expression "être sur Soleure" pour dire qu’on a trop bu, et qu’on est donc "à côté de la plaque".»

Olivier Schopfer

06/08/2007

Des pêches pour Chiara et Loulou

 

La versatilité  climatique de cet été sème la consternation dans nos campagnes: gorgées d’eau, les carottes pourrissent, les tomates sont trop petites, les poivrons sont anémiques. Le mildiou attaque la pomme virgule, le vautour fauve s’en prend aux moutons, et le taureau des Ormonts aux députés vaudois en villégiature sur des sentiers balisés!


 

Ne voulant pas être en reste, de petits hommes verts - eux aussi en vacances -  s’amusent à dessiner des ronds dans nos blés et notre avoine. On dirait des arobases d’internet, en plus grand et plus compliqué.


 

Cela ne décourage pas le paysan, qui en ce lundi sème les derniers haricots d’octobre. Il rapporte du verger une grande corbeille de pêches jaunes et blanches, dont la fragrance vanillée inonde le salon, et qui seront juteuses à souhait.


 

Le saviez-vous? La pêche est une arrière-cousine de la rose… Originaire de Chine, elle porte un nom persan (pomum persicum) car elle aurait été introduite en Occident par les soldats d’Alexandre le Grand, après l’incendie de Persépolis.


 Si sa peau est duveteuse et son noyau adhérent, c’est une pêche de Pavie. Si sa peau est lisse, elle prend le nom de brugnon (noyau soudé), ou de nectarine (noyau libre).

Avec la pastèque et la poire, elle est le fruit le plus désaltérant de l’été. Pour ma part, je l’aime surtout pour son arôme, qui marie jusqu’à 80 substances plus ou moins volatiles.

 

La citation de la semaine

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Elle est de Santa Chiara, ou sainte Claire d’Assise (1193-1253), dont toute l’Ombrie célébrera la fête ce samedi 11 août. Elle fut comme on sait l’amie et la collaboratrice de François, le si radieux Poverello:

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«Ce que tu tiens, tiens-le, écrit-elle à sainte Agnès de Prague. Ce que tu fais, fais-le et ne le lâche pas. Mais d’une course rapide, d’un pas léger, sans entraves aux pieds, pour que tes pas ne ramassent pas la poussière; sûre, joyeuse et alerte, marche prudemment sur le chemin de la béatitude.»

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Deux idiotismes italiens
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- Piantare baracca et burattini, littéralement «planter là baraque et marionnettes». En français on dira: Jeter le manche après la cognée.
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- Rendere a qualcuno pan per focaccia = «Rendre à quelqu’un du pain pour de la galette» = Rendre à quelqu’un la monnaie de sa pièce.

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Le film rétro de la semaine
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Ce soir, lundi 6 août, la Cinémathèque suisse exhume le premier film américain de Fritz Lang : Fury («Furie»), 1936, avec Spencer Tracy.
Spectaculaire gageure, pour le réalisateur de Metropolis et M. le Maudit, d’entamer sa carrière étasunienne en développant son thème fétiche de la vengeance – la victime se métamorphosant en bourreau – dans un contexte historique de justice collective sanglante.
Au pays de tous les progrès, la chronique des lynchages venait de compter en moins de 50 ans plus de 6000 victimes, pendues ou brûlées.
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Casino de Montbenon, Lausanne, 21h, version originale sous-titrée.

 

 

 

Loulou Casque-Noir

 

Ne quittons pas le grand cinéma d’antan: mercredi nous aurons une pensée pour Louise Brooks (1906-1985), parce que cette très grande actrice du cinéma est morte un 8 août, à Rochester, New York, à l’âge de 79 ans. Elle avait été une des figures les plus ensorcelantes de Hollywood, à l’ère du muet, prêtant la luminosité extraordinaire de son visage et de ses épaules aux cameramen férus de gros plan et de clairs-obscurs.
L’histoire de la capilliculture retiendra surtout la coupe inédite de ses cheveux noirs – un casque d’ébène – qu’elle arbora à partir de 1928, après avoir incarné une vamp irrésistible dans le dernier film muet de Howard Hawks, Une fille dans chaque port.  Cette coiffure, qu’elle inventa elle-même, fit florès dans le monde entier. Et, de décennie en décennie, sa mode revient, quand bien même de nombreuses stars ou starlettes qu’elle embellit peu ou prou ignorent le nom de leur illustre devancière.

Mais au plan cinématographique, Louise Brooks dut ses meilleurs rôles au grand réalisateur autrichien Georg Wilhelm Pabst, qui l'appela en Allemagne et en fit l'héroïne de Loulou (1929), un film adapté de Wedekind, et qui la met aux prises avec Jack l’Eventreur. La même année, elle eut le rôle pivot du Journal d'une fille perdue.

Elle abandonna le cinéma en 1938. Vous saurez encore que cette enfant du Kansas s’était éveillée aux arts en écoutant sa mère jouer au piano des œuvres de Debussy et Erik Satie.

 

03/08/2007

Tissot et les dangers du thé

 

Le célèbre Samuel-Auguste Tissot, le médecin lausannois qui soignait tous les princes et les aristocrates du Siècle des Lumières, n’a pas fustigé que la pratique de la masturbation. Dans un essai qu’il destina tout particulièrement aux intellectuels de son époque, il mettait en garde contre la consommation régulière du thé en quantité.

En son temps, les alcaloïdes contenus dans le café (caféine) et dans les feuilles de thé (théine) étaient pourtant inconnus. Le premier breuvage passait pour un dictame, voire un somnifère; le second pour un calmant…

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 Aujourd’hui, tout le monde convient que trop en boire provoque l’effet inverse; et que le thé contient des polyphénols qui peuvent bloquer l’absorption du fer par l’organisme, entraînant un risque d’anémie chez la femme enceinte, les enfants et les végétariens.

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Mais je reviens aux recommandations du professeur Tissot:


 «La plus funeste des boissons, quand on en fait un usage fréquent ou abondant est, sans contredit, le thé (…). J’ai vu fréquemment des hommes très forts et très bien portants, à qui quelques tasses de thé, bues à jeun, donnaient des anéantissements, des bâillements, des malaises, qui duraient quelques heures et quelquefois ils s’en ressentaient toute la journée.

»Je sais que ce mauvais effet n’est pas aussi marqué sur tout le monde. Je connais quelques personnes qui se portent très bien et boivent tous les jours du thé, mais fort modérément ; d’ailleurs les exemples de quelques heureux qui échappent à un danger ne prouvent jamais que le danger n’existe pas.»

 

Samuel-Auguste Tissot : De la santé des gens de lettres , édition de 1775.