02/01/2008

Le lexique des cités

 

Voici un cadeau chelou (= «bizarre» en jargon jeune) qu’on peut s’offrir dix jours après Noël. Deux bons de 20 francs de Tantine Gladys feront l’affaire. Il s’agit d’un pavé rectangulaire et horizontal des Editions Fleuve Noir en vente dans les librairies intelligentes et qui ravira tout francophone passionné par l’évolution de sa langue maternelle. C’est-à-dire avec ses enrichissements et ses préjudices, avec ses verrues et ses nouveaux grains de beauté.
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Le Lexik des cités, paru fin de 2007, est un vade-mecum du vocabulaire mouvant, ébouriffé, génialement  inventif qu’on entend à Argenteuil, à Clichy dans les Hauts-de-Seine, dans presque toute la grande couronne parisienne - moins Neuilly quand même… Et dont on perçoit des retombées imitatives jusqu’à Meyrin, jusqu’à Renens.
Mais c’est un sabir qui se chante particulièrement au sud de Paris, dans le département de l’Essonne – où s’enregistre la plus forte croissance démographique de la France contemporaine.
Or c’est justement un collectif de philologues autodidactes black-blanc-beurs d’Evry, son chef-lieu, qui a collecté durant trois années ferventes et laborieuses les 241 mots (berbères, antillais, anglais, tsiganes même) qui sont répertoriés dans ce guide, joyeusement illustré par les graffeurs du même quartier.
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 Un «parler jeune» qui n’est pas fait que de verlan et de chébran, mais de bruitages, de clics, parfois de mots anciens miraculeusement dépoussiérés de leur désuétude. Nous saurons par exemple que l’adjectif grave, pris dans son acception nouvelle de «lourd» rejoint celle de son étymologie latine gravis
Les auteurs ont interrogé des voisins de palier, l’épicier maghrébin qui vend des endives et du whisky jusqu’à passé minuit, mais surtout ses enfants (leurs propres cousins peut-être), et toute une génération qui s’évertue depuis dix ans à réinventer la langue de Voltaire, à instiller une nouvelle vigueur à la chanson dite encore française, et aux scénarios de films qui battent tous les records d’entrées. (On songe entre autres à La Haine de Matthieu Kassovitz, avec Vincent Cassel, Hubert Koundé et Saïd Taghmaoui,  même si cette mémorable fresque cinématographique a déjà treize ans…)
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Le collectif d’Evry a travaillé tellement sérieusement qu’il s’est inspiré des méthodes lexicographiques du Petit Robert pour définir des mots qui sont plus vieux qu’ils ne le pensaient. Ou qui ont fait des détours par l’Angleterre. A moins qu’ils ne proviennent directement d’Afrique du Nord, de la subsaharienne, des Caraïbes.
Il a eu l’idée intéressante de gagner à leur cause l’immense Alain Rey, le Vaugelas des temps modernes, ce majestueux coprin chevelu qui dirige toutes les publications du Robert, qu’on écoute avec jubilation sur France-Inter, et qui déploie dans une longue introduction dialoguée de ce lexique toute sa foi dans l’apport du parler jeune. Pour autant qu’on sache l’inventorier, l’expliquer et le mettre en situation. Et c’est bien le cas ici.
Entre ces mots d’assonance étrange ou savoureuse (kainf, païléou, bébar, etc) qui ont mûri en banlieue apparaissent les personnages d’une commedia dell’arte nouvelle, chers aux ados : le chacal, le crevard, le schlague, la weshken
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Mon blog se réjouit d’y revenir régulièrement, avec des détails.