18/05/2008

Le pourpier, la cheftaine et les contempteurs de Balzac

1030279428.jpgJeudi passé, Terre et Nature nous a fait cadeau d’un gigantesque «calendrier de culture». Un encart dépliant où se déclinent, se conjuguent, se traitent et peuvent même se manger une trentaine de légumes qu’on n’achète pas ordinairement à la Migros ou à la Coop. Le poireau perpétuel, l’épinard Bon-Henri ou la tétragone cornue sont d’étranges bestioles végétales que vous aurez plus de chances de trouver chez un maraîcher doué de mémoire; dans le potager d’une mère-grand, sinon dans le potager historique du Musée national de Prangins.

Ce calendrier nous apprend que les feuilles de l’amarante sont comestibles comme des épinards. Que les coquerets (ou alkékenges) du physalis – vous savez, ces boules rouges évoquant des lanternes japonaises – se croquent comme des tomates cerise à l’apéro. On y découvre les vertus médicinales du pourpier, cette annuelle aux tiges rampantes que l’on élimine à tort comme une mauvaise herbe. Ses folioles, agréablement acidulées, se consomment en salade, dans une soupe, en omelette, en gratin. Elles regorgent de vitamines A et C; mais aussi de fer, de sodium, de potassium, de magnésium, d’antioxydants. Le pourpier (image du dessus) constitue un des éléments de base de l’alimentation des Crétois, dont la santé cardio-vasculaire est, dit-on, exemplaire. Et il prospère dans les vallons humides qui ravinent leur île antique et solaire.

A ASSENS, LES CINQ SENS… PLUS CELUI DE L’ART

 

Après avoir rêvé à la mythologie minoenne de la Crète tout en humant les planches potagères de Prangins, on quittera La Côte pour mettre le cap sur le Gros-de-Vaud. L’Espace culturel d’Assens a tracé, pour son 10e anniversaire, un parcours ingénieux qui comblera nos appétits olfactifs d’une manière moins didactique. Moins historique et mythologique. Mais plus naturelle; en relation surtout avec nos autres facultés sensorielles – l’ouïe, la vue, le toucher, etc. La plus sacrée d’entre toutes – celle qui nous fait aimer les arts – y est en honneur: une quarantaine de sculptures réalisées par des créateurs affluant de 13 cantons jalonnent un sentier balisé de 4 kilomètres et demi. Elles s’érigent dans les sous-bois et dans les champs, sur les rives du Talent, ou à l’intérieur des villages.

www.espace-culturel.ch

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LE STABAT MATER, LE RAUSIS ET LA FETE-DIEU

On annonce deux édifiantes soirées musicales, les 21 et 22 mai, en la cathédrale de Lausanne. Henri Klopfenstein y dirigera à 20 h 30 l’ensemble vocal Horizons, le Chœur de l’Abbatiale de Romainmôtier, le ténor Valerio Contaldo et le baryton David-Alexandre Borloz.

Beaucoup de monde s’est d’ores et déjà inscrit, mais surtout pour la seconde partie du concert: elle est dévolue à Puccini et à sa Messa di Gloria - toute légère, gracieuse et vanillée. Je crois que la première partie sera plus intéressante, car on y entendra le Stabat Mater de Verdi, une des quatre pièces sacrées (Quattro Pezzi Sacri) qu’il écrivit deux ans avant sa mort en 1900, et qu’on joue rarement en public.

Pour rappel, le Stabat Mater est une hymne chrétienne qui évoque les souffrances de Marie au pied de la croix (Stabat Mater dolorosa = «debout la mère des douleurs»). Elle a été mise en musique par de nombreux compositeurs, dont Palestrina, Scarlatti, Haydn, Rossini, Schubert, Dvorák, et bien entendu Pergolèse.

Le 22 mai, c’est le jeudi de la Fête-Dieu, celle du Saint-Sacrement, instituée en 1264 par Urbain IV pour honorer la présence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie. Elle est restée, comme on sait, très populaire en Valais. Mon ami Daniel Rausis la célébrera tout seul, et à sa façon, à Martigny, rue de l’Ancienne-Pointe. Une performance durant laquelle le théologien-humoriste d’Espace 2 et la Première prononcera «une conférence citoyenne affirmant un credo politique». (21 h.)


 

FEMINISATION DES NOMS DE PROFESSION

C’est déjà un vieux serpent de mer, mais il m’exaspère et me met souvent aux prises avec des amies qui me savent féministe autant qu’elles. Je parle de la graphie du mot cheffe, dont l’usage en Romandie se régularise dans les actes administratifs et les journaux. Je la trouve particulièrement disgracieuse, lui préférant celle de chef. Oui, même au féminin: on dit bien une nef d’église, alors pourquoi pas une chef de bureau, une chef de projet, une chef de département fédéral?

Aux forcenées de la féminisation des noms de profession, un puriste avait naguère suggéré le recours à cheftaine, un terme homologué par nos dictionnaires depuis 1916. Mais elles regimbèrent parce qu’il faisait «trop scout» (scoute), comme si cette connotation avait quelque chose de dégradant.

Ou comme si cheftaine était une contraction triviale de chef et turlutaine

Il n’en est rien. Ce mot nous est venu de l’anglais chieftain au début du siècle passé, effectivement avec la vague du mouvement scout créé par Robert Baden-Powell en 1908, mais il est une déformation du français médiéval chevetaine, soit capitaine de croisés. Or sous Philippe-Auguste, Richard-Cœur-de-Lion et Saint-Louis, on parlait d’un chevetaine…

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BALZAC CHEZ SES CONTEMPORAINS

C’est un 20 mai, comme mardi, qu’Honoré de Balzac naquit à Tours en 1799, après avoir laissé une œuvre colossale et tentaculaire, dont on n’a pas fini de décoder les enchevêtrements sociopsychologiques, mais qui en son temps irrita, car l’homme était impertinent, terriblement imbu de sa supériorité. En 1840, Sainte-Beuve écrivait: «Il a tout l’air d’être occupé à finir comme il a commencé… par cent volumes que personne ne lira.» Et Louis Reybaud: «Un des plus grands défauts de M. de Balzac, c’est de s’être créé un monde imaginaire, qu’il a pris au sérieux et qu’il s’obstine à considérer comme réel… La vogue qui l’a soutenu déjà le délaisse.»

Dix-neuf ans après la mort de Balzac, Pierre Larousse notait dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, «il peut être taxé hautement et très justement d’immoralité. C’est là un des caractères généraux des œuvres de Balzac qui sont, quoi qu’en disent ses enthousiastes, une lecture malsaine et corruptrice».

Et Gustave Flaubert, en 1852: «Quel homme aurait été Balzac s’il eût su écrire!»

16/05/2008

Henri Roorda: les retrouvailles

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Quatre-vingt-trois ans après son suicide, un des plus subtils humoristes de Suisse romande sera honoré par le Musée historique de Lausanne, qui consacrera deux journées à Henri Roorda, les 30 et 31 mai. Colloque, promenades «biographiques», agapes dans divers lieux de la capitale vaudoise. La cheville ouvrière de cette heureuse manifestation est Michel Froidevaux: il a dépensé une ferveur étincelante à inventorier les plus belles citations de celui qui signa longtemps Balthasar dans La Tribune de Genève et la Gazette de Lausanne. On en trouvera un florilège à la fin de ce billet, précédé d’une bio exhaustive due au même chercheur. Entre deux, je reproduis une de mes chroniques sur Roorda qui avait paru en juin 2006 sur mon blog, celui qui est à l’enseigne de Superlocal.ch.

La revoici:

«Des nombreux personnages excentriques de son époque, qu’on a dite «folle» même dans le Lausanne très moral, et un brin paysan du début du XXe siècle, Henri Roorda  (1870-1925) était probablement le plus fidèle de tous à ses convictions intimes. Mathématicien épris de logique absolue, il maîtrisait forcément les illogismes, à l’instar d’un Lewis Carroll. Et s’il s’amusa longtemps à publier des choses «déraisonnables» dans des pages aussi sérieuses que les Cahiers vaudois, surveillées par un Ramuz (qui ne riait pas beaucoup), c’est qu’il eut l’intuition que la nouvelle modernité ferait fi bientôt de la raison tout court. Et même, beaucoup plus grave: des raisons du cœur. Il se donna la mort le 7 novembre 1925, laissant un récit sobrement intitulé «Mon suicide». Retrouvailles avec un bel humoriste tragique. Une rafraîchissante lumière lausannoise.

Il signait ses publications, Henri Roorda, et quelques-unes du pseudonyme épiphanien de Balthasar. Il était originaire de Hollande par son père - un ancien fonctionnaire colonial qui avait fini par s’exiler aux bords du Léman. Pour avoir enseigné les maths à une dizaine de générations d’élèves du Gymnase de la Cité – à partir de 1915 -, cela d’une manière inhabituelle, il laissa une trace scintillante dans leur mémoire, puis dans celle de quelques-uns de leurs descendants.

Car le Roorda savait rallumer la gymnastique du cerveau de ses ouailles. Il les faisait rire en leur inculquant l’art noble de se moquer de soi. Tout en leur instillant la soif du savoir. Son instruction était savoureuse car toujours paradoxale. Amoureux plus que quiconque des mathématiques, il disait: «La foule n’est pas sensible à la perfection du cube et, lorsqu’on parle en public des polyèdres réguliers, on n’évoque pas, dans l’esprit de ses auditeurs, des images émouvantes.»

Pour l’avoir découvert à mes 16 ans, redécouvert à mes 28, puis à le relire maintenant à ma cinquantaine passée, je suis convaincu que le Balthasar, alias Henri Roorda, avait voué un intérêt sincère au destin de la pensée humaine. Mais avec ce détachement des humoristes au cœur pathétique, qui les rend plus philosophes que les philosophes.

Le seul de seslivres qui ne soit pas tout à fait introuvable aujourd’hui recueille des réflexions cocasses, adorablement décousues. Il s’intitule «Le roseau pensotant». L’allusion à Blaise Pascal y est à la fois exaltée et chagrine: «Au temps de Pascal, écrit Roorda, l’homme était un roseau pensant ; mais pour les hommes d’aujourd’hui, l’obligation est beaucoup moins impérieuse. Nos prédécesseurs ont pensé pour nous.» De là découlera son principe un rien déconcertant que le maître de la création ne réfléchit point, mais pensote. Vialatte comparaît bien l’homme à un salsifis songeur…

Dans le même recueil, Roorda se plaint que les gens aient des paupières aux yeux, mais pas aux oreilles. Il s’étonne de la perpétuation infaillible de la pratique du mariage: «Depuis les premiers jours de l’histoire humaine, des Plumet épousent des Bidochard. Eh bien! je le demande à tous les hommes de bonne foi: est-ce que cela a vraiment servi à grand-chose?»

Avant 1925, Roorda a été un des premiers enseignants de Lausanne, de Suisse, et je dirais d’Europe, à poser ingénument des questions intéressantes sur son propre métier: «Le soin avec lequel certains pédagogues, pendant 30 ans et plus, ont compté les fautes de leurs élèves, est inimaginable. Parce qu’il est plus facile de compter les fautes que les progrès…»

Enfin, ce timide et ironique maître du Gymnase de la Cité, en lequel Ramuz et Edmond Gilliard eurent le mérite de reconnaître une veine d’écrivain au mitan des années vingt, s’effara parfois de ses propres impérities professionnelles: «Autrefois, j’étais déplorablement dépourvu d’idées. Cette pauvreté intellectuelle m’étonnait, car en me regardant dans la glace je voyais toujours un large front chauve qui ne pouvait être que celui d’un penseur. Je reprenais alors confiance et j’allais m’asseoir dans mon fauteuil le plus profond; je fermais les yeux et me disais: «Pensons».

Henri Roorda: « Le roseau pensotant», suivi d’ «Avant la grande réforme de l’an 2000». Ed. L Âge d’Homme, Poche, réédition de 2003.

Et maintenant, une biographie détaillée de l’écrivain, suivie d’un choix de ses citations que Michel Froidevaux a si remarquablement mises en gerbe :

Henri-Philippe-Benjamin Roorda van Eysinga, originaire de Sneek (Hollande), est né à Bruxelles, le 30 novembre 1870. Sa mère était une Selinda Bolomey, du nom aussi d’un grand peintre lausannois qui avait vécu à la cour des Orange-Nassau. Son père, fonctionnaire du gouvernement hollandais en Indonésie fut révoqué à cause de ses positions anticolonialistes, et trouva refuge à Clarens. Au bord du lac Léman, la famille Roorda est très proche de celle de Elisée Reclus, réfugié de la Commune de Paris, penseur anarchiste et auteur de la monumentale Géographie Universelle. Il aura une influence déterminante sur la formation intellectuelle du jeune Henri.

Ecole primaire à Montreux, puis à l’ancienne Ecole Industrielle et à l’Université de Lausanne, où il obtient une licence ès sciences mathématiques. Long séjour à Paris. Retour à Lausanne, où il est nommé professeur d’arithmétique et de mathématique; d’abord, dès le 20 septembre 1892, au Collège de Villamont, à l’Ecole supérieure et gymnase de jeunes filles, puis, dès le 1er septembre 1905 au Collège classique de la Mercerie et au Gymnase classique de la Cité. Outre des manuels d’arithmétique (six volumes édités, chez Payot, entre 1912 et 1923), Henri Roorda publie, en 1917, un retentissant pamphlet Le pédagogue n’aime pas les enfants.

Son activité d’humoriste se traduit par des collaborations avec la presse, sous la forme de billets et de chroniques. Il participe à des revues satiriques – l’Arbalète, la Crécelle – puis à des journaux de la pressequotidienne romande. Sous la signature de Balthasar, il écrit régulièrement dès 1917, dans La Tribune de Lausanne, puis, dès le 1er janvier 1920 à La Gazette de Lausanne, et aussi dès 1923 pour La Tribune de Genève.

Deux recueils rassemblent un choix de ses chroniques: A prendre ou à laisser (1919) et Le roseau pensotant (1923). Dès l’automne 1922, il se met à publier l’Almanach Balthasar, «trésor de gaîté», qui connaîtra, avec succès, quatre parutions annuelles.

Sous son nom, Henri Roorda livre aussi ses réflexions philosophiques – désabusées et amusées - sur la société et la marche du monde: Mon internationalisme sentimental (1915), Le débourrage de crânes est-il possible? (1924), Avant la grande réforme de l’an 2000 (1925), Le rire et les rieurs (1925). Roorda s’est aussi essayé au théâtre, dans de courtes pièces pour des levers de rideaux (Le silence de la bonne, Un beau divorce, …).

A 4 heures du matin, le samedi 7 novembre 1925, il meurt «subitement des suites d’une effroyable neurasthénie» (comme l’annonça la presse). Ses amis publieront l’année suivante Mon suicide, texte testament, grave et léger, où Roorda expose avec distance et ironie les raisons qui l’ont conduit à mettre fin à ses jours.

«C’était un grand humoriste, désespéré, tolérant, d’une lucidité dévastatrice, gai comme un lapin. Pourquoi est-il à ce point oublié? Peut-être parce qu’il était suisse, et que, cliché aidant, on ne s’attend pas à entendre un grand éclat de rire éclater en Suisse. (…) Pour lui, l’ignorance n’était pas le plus grand des maux: il fallait surtout procéder au «débourrage des crânes». Rien n’a changé. Rien à changer.»

Jean-Luc Porquet, Le Canard Enchaîné, 28 juillet 2004

CHOIX DE CITATIONS

Roorda le drôle:

La vache ne saura jamais tout ce que les hommes lui doivent, car celui qui la trait se place derrière elle, de façon à ne pas être vu.

Mariez-vous en hiver. A l’époque des canicules, vous auriez moins de plaisir à vous serrer l’un contre l’autre.

Les mots «éternuer» et «éternité» ont la même origine; mais je ne sais vraiment pas pourquoi.

Comme un penseur obscur l’a remarqué, les grandes distances existaient bien avant l’invention du kilomètre.

L’homme courtois

Cinq cents après l’invention de l’imprimerie, la plupart des gens sont incapables de s’essuyer les pieds au moment d’entrer dans un appartement.

Victor Hugo nous a recommandé de ne jamais insulter une femme qui tombe. On voit bien qu’il a pas été contrôleur dans un tramway.

Le tragique

J’aime énormément la vie. Mais, pour jouir du spectacle, il faut avoir une bonne place. Sur la terre, la plupart des places sont mauvaises. Il est vrai que les spectateurs ne sont en général pas très difficiles.

Notre coeur n’est pas le thermos parfait qui conserverait jusqu’à la fin, sans rien en perdre, l’ardeur de notre jeunesse.

Ceux qui prennent trop au sérieux la Vérité qu’ils croient posséder et dont ils veulent à tout prix assurer la victoire, deviennent des assassins. Le scepticisme est le bon remède contre le fanatisme. Les cerveaux humains sont encore plus précieux que les formules qu’ils élaborent.

Le Chef de gare est un malheureux qui ne voit que des gens qui partent. Il en voit même qui arrivent, direz-vous. Sans doute, mais ceux-là ne restent pas à la gare: ils s’en vont aussi.

Sachons goûter le bonheur de partir, même quand nous sommes sûrs de ne jamais arriver.

Le prof

Depuis que l’instruction a été rendue obligatoire, le nombre de ceux qui du haut d’une tribune débitent de retentissantes âneries a beaucoup augmenté. Et, malheureusement, il nous est souvent difficile de ne pas entendre ce qui se dit. Ah! qu’il serait bon, dans bien des cas, de pouvoir abaisser sur nos tympans des paupières invisibles!

http://www.lausanne.ch/view.asp?docId=28689&domId=62142&language=F

12/05/2008

Dalí, Carrière et quelques agonisants inspirés

 

412648659.jpgDans la tiédeur suave de ses plates-bandes, le jardinier termine de semer les dahlias et les bulbes d’été, en supprimant les tiges florales des printaniers. Il protège les jeunes pousses contre les limaces et constate, avec horreur, que le liseron de juin est déjà là. En raison de la température élevée, il a commencé à fleurir en s’enroulant au pied des rosiers, et c’est une méchante affaire: en prospérant, cette plante grimpante à jolies corolles blanches ou rosées finira par envahir tout l’arbrisseau jusqu’à le priver de lumière. On en libérera la reine des fleurs au désherbant. Ou en hachant les liserons pour les verser dans un potage thaïlandais au poulet, et à la coriandre en grains. Sachez encore que la médecine hispano-mauresque du Moyen Age utilisait les racines du liseron jaune contre la jaunisse…

 

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LA VIE FLAMBOYANTE D’UN «CRETINISATEUR»

Hier, dimanche était le jour anniversaire de Salvador Dalí (1904-1989) qui abominait les fourmis et les pianos à queue, vénérait la mouche comme une créature «paranoïaque-critique» et dessinait aux éléphants des pattes d’araignée. Il coiffait pour de vrai son chauffeur privé d’un chou-fleur, et lui-même ne portait au cou qu’un collier qu’on met aux chats. A un journaliste new-yorkais qui lui demandait pourquoi il avait peint son épouse Gala avec des côtelettes suspendues aux oreilles, le maître de Figueiras eut une réponse péremptoire:

- Moi Monsieur, j’aime ma femme et j’aime les côtelettes. Je ne vois pas quelle bienséance m’interdirait de les associer dans un tableau!

Alfred Jarry voulait décerveler le monde, Dalí avait l’ambition de le crétiniser, en appliquant cette méthode paranoïaque-critique qu’il avait observée chez les mouches. Et ce fut pour lui une œuvre de mysticisme absolue, dictée par la grâce divine. Il peignit 1648 toiles. Les dernières furent gigantesques et réunirent toutes les tendances picturales du XXe siècle, qu’il avait - à sa manière - sublimées. En sculpture, il se spécialisa dans la technique à la cire perdue, ou créa des objets à fonctionnement symbolique. Au cinéma, il participa à la réalisation de plusieurs films, dont bien sûr Un chien andalou de son ami Buñuel (1929), et l’Age d’or (1930) - qui fut longtemps interdit à l’écran après l'intervention de commandos d'extrême-droite. On oublie parfois quelques-unes de ses collaborations avec Walt Disney, qu’il tenait pour «un grand Américain surréaliste». Ainsi qu’un décor hypnagogique qu’il conçut pour La maison du Dr Edwardes d’Alfred Hitchcock, en 1945.

Salvador Dalí se créa accessoirement une légende mordorée tissée de rodomontades clownesques et d’autocélébrations. Voici trois anecdotes piquées dans Wikipédia:

- Il fut demandé à Dalí de réaliser une œuvre sur une vitrine d'un magasin new-yorkais afin de lancer une nouvelle marque de parfum appelée "Fracas". Le jour du lancement, Dalí n'avait toujours pas réalisé l’œuvre demandée. À son arrivée, il lança un pavé dans la vitrine du magasin. - Un jour, à Paris, alors qu’il habitait l’Hôtel Meurice, rue de Rivoli, il convoqua la presse. Dans sa suite se trouvaient préparés des sacs en papier contenant des peintures liquides. Dalí, solennellement, ouvrit la porte-fenêtre, s’avança sur le balcon et jeta les sacs de peinture sur les voitures en stationnement: la peinture «Explosion» venait de naître. - En 1955, Dalí accepte de donner une conférence à la Sorbonne. Il crée l'événement en arrivant en Rolls-Royce jaune et noire, remplie de choux-fleurs qu'il distribue en guise d'autographes. ORIGINES DE L’EXPRESSION «C’EST O.K.»

Elle est revenue en force avec la mode des minimessages alphanumériques (textos, SMS). Le Larousse et le Robert s’accordent pour la faire remonter à la Seconde Guerre mondiale:

O.K. ou okay, adverbe et adjectif invariable, de l'américain oll korrect, altération graphique de l'anglais all correct, «tout va bien».

En fait, cet acronyme date d’un conflit bien antérieur: il aurait apparu durant la guerre de Sécession, dans les rapports militaires mentionnant le nombre de soldats tombés au combat:

OK = zero killed, aucun tué. Donc «tout va bien»…

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JEAN-CLAUDE CARRIERE ET LES BIZARRES

En même temps que paraît un deuxième volet de son Cercle des menteurs et, qu’en marge du 61e Festival de Cannes, la Cinémathèque suisse l’honore comme un maître scénariste exceptionnel, Jean-Claude Carrière fait figure, à 76 ans, d’un Diderot moderne qui aurait renoncé à tout panache. Dans un dossier qui lui a été consacré dans le supplément Week-End de 24 heures jeudi passé, ce prodigieux polygraphe déclare à Lionel Chiuch qu’il ne se prend pas pour un encyclopédiste érudit: «Le commentaire, l’analyse, ce n’est pas mon rôle. Moi je suis un collecteur.» Romancier fécond (la Controverse de Valladolid, 1992; les Années d'utopie, 2003), il est surtout connu comme scénariste de tous les films français de Buñuel; il adore en effet «collecter», comme il dit, soit inventorier les choses les plus disparates et les extraordinaires de la civilisation. C’est un personnage babélien, qui ne se sentirait pas déparié dans une fiction de Borges.

S’il vient de publier un second tome réunissant des Contes philosophiques du monde entier (Ed. Plon), il avait signé en 1965 avec Guy Bechtel un fameux Dictionnaire de la Bêtise, rassemblant mille et une sottises proférées ou écrites sur les grands hommes, mais aussi des bévues qui leur sont attribuées. Le même tandem rassembla en 1981, dans un Livre des Bizarres, des portraits de gens un peu foldingues par leur comportement ou leurs propos, d’énergumènes de tous les temps, connus ou méconnus, ridicules ou géniaux.

Au chapitre des «Dernières paroles», Carrière et Bechtel ont récolté quelques jolies perles accompagnant l’ultime soupir par exemple d’un Gay-Lussac, le physicien: «C’est dommage de s’en aller, ça commence à devenir intéressant.» (1850). Ou du grand libérateur sud-américain Simon Bolivar: «Les trois grands personnages les plus ennuyeux de l’histoire ont été Jésus-Christ, don Quichotte et moi,» (1830).

On y découvre un duc de Monmouth, James Scott, soufflant à son bourreau en 1685: «Si tu frappes deux fois, je ne te promets pas de ne pas bouger.» Un Georges Bernanos lançant à son créateur: «A nous deux!» (1948). Une impératrice Agrippine, mère de Néron, ordonnant à son assassin mandaté par son fils: «Frappe ici!» (comprenez au ventre, siège de la procréation…)

J’aime beaucoup la dernière parole énigmatique de la femme de lettres américaine Gertrude Stein (1903-1946), auteur de l'Autobiographie d'Alice B. Toklas, et qui fut aussi immortalisée par le tableau de Picasso reproduit ci-dessus:

«Quelle est la question? S’il n’y a pas de question, il n’y a pas de réponse.»

Le Dictionnaire de la Bêtise et le Livre des Bizarres ont été réédités en un même volume par Robert Laffont, en 1991, dans la collection Bouquins.