13/09/2008

Pérennité du pantalon à bretelles

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Je commencerai par une historiette irlandaise que le grand Samuel Beckett appréciait - il l'avait d'ailleurs remise à jour peu avant sa mort, en 1989. Elle met en scène un gentleman flegmatique et son maître tailleur, une espèce de renard enjoué et philosophe, qui l'a fait patienter trois fois trois semaines pour lui confectionner un pantalon. L'ourlet relevé était tantôt trop long, tantôt trop court, et il fallait forcément repriser. Enfin, le jour arriva où, après toutes ces semaines d'essayages et de ravaudages, le froc tomba à merveille sur les derbys en cuir du client, à la hauteur idéale.

 

Celui-ci, malgré son impassibilité d'aristocrate, félicita le couturier avec peu d'enthousiasme. Il lui rappela que si Dieu avait créé le monde en six jours, il en avait fallu soixante-trois pour rajuster un simple pantalon. La comparaison indigna beaucoup le maître-tailleur: «Mais Monsieur, regardez l'état du monde, et regardez la beauté de ce pantalon...»

 

Comme quoi un vêtement cousu avec soin peut rivaliser avec la majesté de la création entière: tout est affaire de tissus de lin et de tissus de chanvre, de cretonne, que sais-je? de satinette et surtout de fil plus ou moins solide, qui cassera ou ne cassera pas.

 

Tout dépend, pareillement, de la constitution physique de la personne qui habite le pantalon en question - ou le monde, c'est kif-kif: après tout, si l'humanité se sent aujourd'hui à l'étroit dans la nature qui l'environne, c'est qu'elle s'est épaissie inconsidérément; elle a trop ingurgité de calories. Pourquoi la faute devrait-elle en incomber seulement au grand Couturier céleste?

 

Puisqu'on parle de garde-robe, j'ai retrouvé dans un coffre de mon galetas un trench-coat bleu marine comme on en portait il y a vingt-cinq ans, avec col transformable, pattes d'épaule, pattes de serrage aux poignets, ceinture à boucle, double boutonnage sur le devant, et tout et tout. J'y ai re-respiré, en dépit de la pénétrante naphtaline, toute ma jeunesse perdue. Au fond des poches raglan, j'ai déniché un vieux paquet de cigarettes Virginie, deux carambars durcis comme du silex plus un carnet d'adresses remplis de noms d'inconnues - de demoiselles que j'ai oubliées et qui m'ont oublié elles aussi, ça va de pair. C'est un imperméable que j'endosserais volontiers s'il ne faisait pas si chaud ces jours-ci: histoire de me relover dans la vigueur et la niaiserie enchantée de mes vingt ans. Une part essentielle de l'homme continue de persister dans ses vieux vêtements, phénomène connu.

 

En terre vaudoise, ce phénomène-là n'est pas seulement connu, il a force d'adage, donc force de loi. Surtout chez les sexagénaires: j'en connais qui restent férocement attachés au bredzon à manches courtes et bouffantes des années nonante (les années nonante d'il y a un siècle, s'entend); au fameux falzar cantonal à bretelles ramagées de fleurs ou de vachettes, comme le dessine si joliment André Paul; au col étroit et raide qui les étrangle au point de congestionner leur visage. Ils vont jusqu'à regretter leur froc militaire d'antan qui grattait la cuisse comme de la paille de fer, et provoquait des démangeaisons.

 

Mais ils appartiennent à une génération de citoyens qui avait encore de la considération pour les autorités. Ils observaient ce qu'on a appelé longtemps, en chansons patriotiques comme en discours de 1er Août, l'amour des lois. En croisant le Préfet de district, ils hésitaient entre la génuflexion et la poignée de mains. Au pasteur, ils donnaient du «Monsieur le ministre», en croyant être révérencieux - car ils ignoraient que le mot ministre provient du latin minister, «serviteur», lui-même issu de minus, «moins». (Dans certaines régions de France profonde, il désigne même des ânes bâtés, puisque ces charmantes bêtes y sont chargées de fonctions importantes.)

 

Bref, ce sont des gens qui continuent de s'attifer le dimanche d'un costume trois-pièces, comme durant l'entre-deux-guerres, l'époque où l'on vit le Duce en personne se faire applaudir par des universitaires et des notables lausannois.

 

Heureusement, les enfants de ces sexagénaires-là, et surtout leurs petits-enfants, estiment moins les cols empesés à l'amidon et les pantalons qui grattent.

 

Les nouveaux Vaudois ne croient plus à l'amour des lois, et encore moins à la respectabilité des notables, même à celle hélas des députés qu'ils ont eux-mêmes élus. Et à force de mépriser la politique politicienne, la démocratie démocratique, ils se targuent de ne plus aller voter. Ce qui forcément rend la situation plus désastreuse.

 

Ils se sentent tellement plus légers, plus aériens, dans leurs T-shirts, leurs jeans et leurs baskets, qu'ils renoncent à leurs droits les plus essentiels, les plus honorables. Ces droits-là ont été institués, il y a 123 ans, par une Constitution que d'aucuns voudraient à présent reconcevoir, ou subtilement repriser, à l'instar du maître-tailleur irlandais évoqué au début de cette chronique, et qui préférait ses pantalons à toutes les beautés du monde.

 

07/09/2008

Les pianos sont des créatures vulnérables

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«Il ne faut pas tirer sur les pianistes.» Oh! qu'il est drôle cet adage. Il m'intrigue depuis ma plus petite enfance, notamment lorsque ma mère m'offrait une glace aux châtaignes dans les salons huppés de la brasserie du Grand-Chêne, à Lausanne, cela après un film de Walt Disney au Cinéac: on y entendait alors un vieillard à crinière argentée, engoncé dans du velours noir avec des basques en queue de morue , où il était recommandé de ne pas marcher. Sur son clavier d'apparat, il jouait et rejouait La Mer de Trénet, en y rajoutant des vibratos par-ci, des trémolos par- là. Mais qui aurait eu seulement l'idée d'assassiner ce charmant personnage, apparemment de bonne volonté?

C'est en consultant un petit dictionnaire que j'ai découvert l'origine de cette expression. Elle provient d'un extrait du Journal des frères Goncourt que je me permets de citer ici: «Une ville du Texas, avec ses lieux de plaisir, où on lit sur une pancarte: Prière de ne pas tirer sur le pianiste qui fait de son mieux.» Ce qui prouve que les frères Jules et Edmond éprouvaient quelquefois de l'intérêt même pour les civilisations d'outre-Atlantique, et que les Texans ne sont pas tous des gens sans cœur, comme cela se dit parfois à la rubrique des condamnations à mort.

Telle est la magie du piano: elle opère même dans la patrie des justiciers. Et des tireurs d'élite.

Non (cette fois, mon maître Alexandre Vialatte aurait tort), le piano ne remonte pas à la plus haute antiquité. Le premier date de 1698. Il a été construit par un certain Bartolomeo Cristofori, claveciniste padouan au service de la cour des Médicis, à Florence. C'est un instrument puissant, car les facteurs n'ont jamais cessé d'améliorer sa solidité. Il a eu pour papa et maman le clavecin et l'épinette. Son grand-père fut un clavicorde.

Vu de l'extérieur, le piano à queue est impressionnant; rien qu'à cause de la place qui lui est réservée au salon, entre le fauteuil Voltaire, le canapé Empire et la collection de porcelaines de Saxe héritée de grand-tante Hedwige, la maman de Gladys .

En gros, ça se compose d'une caisse, d'un cordier, d'une mécanique, d'un clavier et d'un pédalier. Or il suffit d'ouvrir un peu - comme les médecins-légistes le font avec un corps humain - pour tomber en admiration devant l'extraordinaire organisation de ses viscères. Pour les décrire avec justesse, il faudrait être doué d'une intelligence, plus d'un vocabulaire d'entomologiste. (Oui, le piano est une sorte d'insecte familier, qui hante les foyers à l'instar des mites, des fourmis et des cafards). Du coup, on ne parlera plus que de marteaux, de chevilles, ou d'étouffoirs. De cordes doubles, de cordes triples, que sais-je? de tables d'harmonie. Qui l'eût cru? ce même piano qui passe pour un mastodonte de la musique classique, son char d'assaut le mieux éprouvé, est sujet à des maladies de saisons qui peuvent devenir graves. S'il a la migraine, la cause en incombe à quelques musiciens actuels qui voudraient réinventer la musique. Rien de grave: une aspirine bien dissolue dans l'estomac résorbera rapidement ce malaise passager.

Plus inquiétants, hélas, sont les excès hygrométriques dont peuvent souffrir votre Steinway ou votre Bösendorfer.

Si votre piano est atteint d'hygrométrie aiguë, c'est à cause de l'humidité ambiante qui rouillera inexorablement ses vertèbres métalliques, faussera le toucher au clavier, déformera même les parties en bois. Il s'agira de le déshumidifier rapidement, à l'aide d'un Piano-Life Saver, un remède de cheval constitué de coussinets qui libèrent de la vapeur d'eau au fur et à mesure.

Jean-Sébastien Bach, qui fut organiste et claveciniste avant de vouer de l’importance à ce qui allait devenir le plus populaire des instruments musicaux modernes, s'y intéressa pour la première fois en 1722. Il avait 37 ans, travaillait pour le prince d'Anhalt-Coethen, et se préoccupait de l'instruction de jeunes musiciens. C'est durant cette année-là qu'il composa le Clavier bien tempéré, soit une série de quarante-huit préludes et fugues didactiques, que les Anglais désignent d'une formule plus lapidaire: The Forty-Eight («les quarante-huit.) Toute la véritable aventure pianistique a commencé avec ce happening pédagogique du début du Siècle des Lumières.

Cette aventure n’est pas tout à fait morte. Il y a eu entre-temps le jazz, le be-bop de Thelonious Monk, et de tas d'autres inventions formidables. Mais c'est à Claude Debussy que j'aimerais, une fois encore, adresser mes plus insistants remerciements. Il est mort en 1918. Il y a nonante ans. Pour moi, il demeure le recréateur le plus fou, le plus solitaire aussi, le plus audacieux, que la musique occidentale ait jamais connu. Avec son seul piano, il retournait mers et océans.

Je vous renvoie à une de ses plus belles phrases d'écrivain:

«Voir se lever le soleil est plus utile pour un compositeur que d'entendre la Symphonie pastorale de Beethoven.»

En image ci-dessus, le ventre du Steinway de Vladimir Horowitz, 1904-1989.

 

05/09/2008

Le binôme Kaeser & Felley

 

 

 

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Ils ne se  ressemblent pas physiquement, mais ils n’ont pas besoin d’échanger des regards pour vous répondre d’une même voix. En nommant Olivier Kaeser et Jean-Paul Felley à la direction, dès le 1er octobre, du Centre culturel suisse de Paris, Pro Helvetia a opté pour une formule bicéphale, peu répandue dans les institutions du même genre. «Nous formons un binôme, mais nous l’avons été avant, on n’est pas un duo fait pour l’occasion. Nous savons que un plus un ne font pas deux, mais davantage. Mais il ne faut pas que le projet de l’un dépasse le regard de l’autre. »

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La  dualité de ces jeunes quadras s’est forgée il y a plus de vingt ans sur un même banc de l’Université de Genève. «Nous nous étions trouvés, pas cherchés.» Etudes de l’histoire de l’art. Goût de la discussion endiablée, et du retour de balle. (Le pingpong est leur délassement préféré). C’est en travaillant, souvent de nuit, au montage d’expositions pour le Centre d’art contemporain  qu’ils caressent  l’idée de créer leur propre centre au service de projets artistiques qui leur soient communs.

Elle devient réalité en 1994 à Chêne-Bougeries: leur espace Attitudes - qui a déménagé depuis dans le quartier de Saint-Jean, dans une ancienne menuiserie – devient pour eux un poste de «pilotage», d’où ils choisissent librement les créateurs qu’ils mettent en lumière. Des peintres, des designers, des architectes, des vidéastes. Un phénomène de capillarité les ouvre aux arts du spectacle, des happenings, des performances, etc. Ils mettent en confrontation (en « tension ») des œuvres d’artistes dissemblables mais qui se rejoignent dans leur engagement.

 

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Et surtout, nos deux historiens d’art se révèlent d’excellents gestionnaires. «Personne ne nous avait demandé il y a  quatorze ans de créer notre structure personnelle, dit Olivier Kaeser. Nous avons toujours trouvé des neuf dixièmes de notre budget en dehors des subventions.  Cette aptitude-là  a peut-être pesé dans la décision de Pro Helvetia. Les deux millions de francs qui nous seront alloués dès l’automne paraissent généreux en regard des moyens qui font tourner Attitudes. Mais à Paris, il y aura des frais de fonction, une masse salariale énorme. Il ne restera que 600 000 francs dans l’enveloppe des activités culturelles. Nous trouverons des fonds privés, mais le privé ne doit pas supplanter le public dans le cas du Centre culturel. Il doit rester complémentaire.»

 

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La diversité de leurs sources d’argent sera une gageure importante. Mais pas autant que celle de leur programme culturel de l’année 2009, sur lequel ils planchent déjà et dont ils ont esquissé les bases. Ils révéleront au public parisien des plasticiens alémaniques de premier plan: Andres Lutz et Anders Guggisberg, qui amèneront dans leur sillage des artistes de leur choix, de leur famille intellectuelle, mais s’exprimant aussi dans d’autres arts – musique, vidéo, spectacle. «Ainsi chaque créateur débarquera avec sa propre pluralité », dit Felley. Elle sera complétée par un éventail de productions que nous aurons nous-mêmes glanées en Suisse romande, par exemple. C’est un travail de mixture que nous connaissons bien, que nous aimons concocter comme un minestrone. Nous fournissons les épices de base, après on verra. C’est passionnant.

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L’assonance alémanique de son patronyme mise à part, Olivier Kaeser  se reconnaît comme un pur Genevois de Genève, enfant de voyageurs qui couraient tous les musées du monde, et les sites historiques. Enfant, cette routine parentale l’ennuyait, mais elle a fini par le vaincre. Jean-Paul Felley est lui d’origine valaisanne comme un bon quart de la population genevoise... Sa mère a dirigé à Martigny la Fondation Louis-Moret. Lui-même a fait ses premières armes dans celle d’à côté, chez Gianadda.

 

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Que deviendront les magnifiques locaux genevois d’Attitudes? Une exposition de Tobias Putrih y sera inaugurée demain 6 septembre; elle durera jusqu’à fin novembre. Après quoi Kaeser & Felley entendent conserver à la même adresse un bureau qui leur servira d’antenne romande.

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Tobia Putrih, Cinéma attitudes.

www.attitudes.ch

 

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BIO

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1963

Naissance d’Olivier Kaeser à Genève. Son compère Jean-Paul Felley naîtra trois ans après à Martigny.

1989

Leur première expo a lieu à la Fondation Louis-Moret, Martigny, dirigée par la mère de ce dernier. Elle est consacrée à Mario Botta.

1994

Création d’Attitudes – espace d’arts contemporains à Chêne-Bougeries.

1997

Déménagement de leurs locaux aux Eaux-Vives, en 2001 ils s’installent dans le quartier de Saint-Jean.

2000

Avec Pulsions, ils sont les hôtes du Centre culturel suisse de Paris.

2003

Présence importante au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, de Madrid. Et au MAMbA de Buenos Aires.

2008. En avril, ils sont nommés à la direction du Centre culturel suisse de Paris.

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