03/09/2008

Oscar le sulfureux, Wilde le flamboyant

Demain, jeudi 4 septembre, le procès d’Oscar Wilde se joue sur scène lors d’un événement exceptionnel organisé au Tribunal de Montbenon, à Lausanne, par la Faculté de droit et des sciences criminelles de l’UNIL. Une lecture dramatique exceptionnelle, donnée pour la première fois en français par le petit-fils de l’auteur du Portrait de Dorian Gray. (www.cddm.ch  et   http://www.unil.ch/unicom )

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Adulé au mitan de sa vie pour ses pièces de théâtre de satire sociale («Un mari idéal», « L’éventail de Lady Windermere»), toujours apprécié, et dans toutes les langues, pour ses aphorismes cyniques et pince-sans-rire, le prince des dandys de la littérature anglo-saxonne eut une fin de vie piteuse, victime qu’il fut d’une bonne société britannique inintelligente que son insolence éblouissait trop. Son unique petit-fils, Merlin Holland – qu’Oscar Wilde n’a jamais connu – eut la chance de découvrir il y a cinq ans, par le plus grand des hasards, un vieux sac contenant les sténographies de son procès qui s’était soldé en 1895 par une condamnation aux travaux forcés. Cela fait l’objet d’un énième livre sur une affaire qui continue de sentir et le soufre et la myrrhe baroque de l’auteur du « Déclin du mensonge.»

Dans la galerie des monstres littéraires, Oscar Wilde est un des plus intéressants, ne serait-ce que pour le regard sophistiqué qu’il portait sur lui-même, sur sa vie dans laquelle il aspirait à «mettre tout son génie». Une espèce de narcissisme à double foyer – un réel, un virtuel – où l’image sans cesse réfractée, renvoyée à elle-même, finit par se déliter, devenir illusoire, puis somptueusement dérisoire. Telle est un peu la leçon philosophique de son unique roman, le fameux «Portrait de Dorian Gray» (1890-1891), où, suite à un pacte mystérieux, le héros, esthète dénué de sens moral mais doté d’une beauté physique éclatante, conserve sa jeunesse tandis que ses traits reproduits dans un tableau se dégradent avec l’âge et la perpétuation du vice qui le ronge. Cela jusqu’au coup de poignard fatidique dans la toile qui restituera à l’homme sa décrépitude réelle, méritée, et à l’œuvre d’art sa beauté imputrescible.

Véritable chef-d’œuvre de prose stylisée et moirée, le «Portrait» fut considérée par certains contemporains comme source de scandale: en cette période où le puritanisme victorien poussait la pudibonderie des salonards jusqu’à habiller de velours les pieds indécents des pianos, l’immoralité proclamée de Dorian, sa quête des plaisirs, ne pouvaient que choquer (et en même temps fasciner !) quand bien même elles se soldaient, dans le tragique récit, par la punition du péché. On se demande encore si ce n’était pas surtout l’écriture de Wilde, subtile, baroque à l’extrême, imprévisible et endiamantée, qui effarouchait les esprits censeurs. Mais le panache aristocratique de l’auteur (pourtant  roturier de Dublin, fils d’un médecin irlandais et d’une poétesse), sa renommée de poète et dramaturge qui se répercuta jusqu’aux Etats-Unis, sa célébration par des écrivains français de haut vol, tel André Gide, faisaient de lui un intouchable. Jusqu’au jour de sa rencontre avec «Bosie», surnom du beau Lord Alfred Bruce Douglas, fils du huitième marquis de Queensberry, son cadet de 16 ans. Ce sera un coup de foudre pour l’écrivain, parvenu au sommet d’une gloire littéraire et sociale : et, en même temps, l’occasion inespérée pour ses ennemis d’attaquer. 

Voyant Oscar Wilde, alors marié et père de famille, s’afficher sans vergogne dans les salons avec son fils «Bosie», le marquis de Queensbury lui expédia un bristol ainsi libellé: « Pour Oscar Wilde, qui pose au sodomite». L’écrivain eut-il le tort de réagir promptement en assignant le père de son amant pour diffamation ? Toujours est-il que c’est lui qui se retrouva au banc des accusés, la partie adverse ayant fourni au tribunal des passages de ses écrits visant à prouver qu’il était un «sodomite pratiquant». La réponse du poète fut trop flamboyante pour être comprise et retenue par les juges: «Le but n’est pas de faire le bien ou le mal, mais d’essayer de créer quelque chose qui sera contenu par de la beauté, de l’intelligence et de l’émotion.» 

Aux questions de Me E. H. Carson, qui était à la fois l’avocat du marquis de Queensbury et celui de la Couronne (donc le représentant du Parquet), il répondait avec la grâce d’un philosophe de la beauté mystique et éternelle… Il était certes plus habile à manier les mots qu’à défendre sa cause, et il eut le tort de se croire capable d’affronter un public d’hommes de loi, de «passer du théâtre au prétoire.» Cela dit, son procès fut un des plus retentissants de l’histoire pénale britannique ; et il fit trembler de nombreux gentlemen dans les sphères les plus proches de l’establishment. Aujourd’hui, il peut être relu comme un procès de l’hypocrisie ambiante dans les dernières décennies du règne de Victoria.

Accusé d’actes répréhensibles contre la morale qui tombaient sous le coup du Criminal Law Amendment Act, Oscar Wilde fut arrêté, déclaré coupable et condamné à deux ans d’emprisonnement assortis de hard labour (travaux forcés). Malgré des démarches entreprises par ses amis et protecteurs, il dut accomplir entièrement sa peine d’emprisonnement pour n’être libéré qu’en mai 1897. Il franchit alors la manche et ne remit jamais les pieds en Angleterre, passant un premier été à Berneval (alors en Seine-Inférieure). C’est là qu’il devait composer la «Ballade de la geôle de Reading», signée de son chiffre de forçat : C.3.3, et dont la traduction française parut peu après. Suivirent de courts séjours en Corse, en Sicile, à Naples, à Rome. De retour à Paris, il se faisait connaître sous le nom de Sebastian Melmoth, habitant divers petits hôtels et maisons meublées. Il mourut d’une méningite le 30 novembre 1900 à l’Hôtel d’Alsace, rue des Beaux-Arts.

Dans sa préface au livre sur le procès de son grand-père, Merlin Holland écrit: « Mr Wilde a été cordialement haï par tous les petits et les mesquins, ceux-là même qui pensaient se grandir en le rabaissant (…). En relisant le dossier, je ne fus pas étonné de constater combien les choses ont peu changé en un siècle.»

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