08/10/2008

Le nouveau film de Jacqueline Veuve

A la mi-août passée, la réalisatrice documentariste vaudoise Jacqueline Veuve avait dévoilé son dernier opus au Festival de Locarno: Un petit coin de paradis. Une projection d’avant-première aura lieu le dimanche 11 octobre au Cinéma Royal de Sainte-Croix, à 11 heures.

Ci-dessous, une présentation du film par la cinéaste; puis un article que je lui avais consacré en février 2007 alors qu’il était en chantier.

 

 

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UN PETIT COIN DE PARADIS

C'est l'histoire de la seconde vie d'Ossona, un hameau valaisan situé dans le Val d'Hérens en Suisse, abandonné dans les années soixante et qui devient le projet-pilote d'un site agro-touristique.
De 2005 à 2008, nous avons suivi la réhabilitation de ce lieu classé zone de développement durable et ses acteurs.
Les uns ont entre 14 et 16 ans. Ils sont nés en Haïti, au Maroc ou à Sion. Ils fréquentent une institution pour adolescents en difficultés. Le labeur montagnard peut-il transformer l'esprit? Une fois par semaine, entre chantiers et travaux agricoles, ils s'investissent dans la remise en état de ce hameau fantôme.
Les autres ont entre 75 et 90 ans. Ils ont vécu leur enfance en autarcie à Ossona, qu'ils ont quitté à l'ère des barrages, pour connaître la vie "moderne". En témoins, ils reviennent, observent et racontent...
Que peuvent donc partager ces représentants des anciens de la vallée et de cette jeunesse multiculturelle? Qu'ont-ils à se dire, que peuvent-ils se transmettre?
Le film retrace cette aventure jusqu'à la fin d'une première étape avec des gîtes ruraux et une auberge, mais aussi la course d'obstacles financiers, administratifs, politiques et écologiques auxquels se confrontent la commune de St-Martin et le paysan exploitant.

 

PORTRAIT DE JACQUELINE VEUVE

 

 

. veuve2.jpgToilette élégante, la septantaine allègre, elle soigne sa blondeur céréalière sans chercher à faire un sort à ses rides, qui sur son beau visage anguleux dessinent une histoire en miroir. Celle d’une femme qui se voue à l’histoire des autres, de son pays, de ses habitants, de ses institutions – dont l’armée! Jacqueline Veuve se reconnaît comme «un petit rouage de la mémoire de la Suisse».
Documentariste de renommée internationale, elle ne s’y intéresse qu’à partir de l’âge de quarante ans, qui est celui du début de l’autocritique. Avant cela, la mentalité protestante de sa famille, l’atmosphère paysanne de sa Broye natale, la silhouette mythique de l’abbatiale de Payerne, elle les avait un chouia méprisées. A l’instar d’autres intellectuels de sa génération, elle avait été happée par l’air du grand large.
«Il a fallu que je m’éloigne beaucoup de mes racines pour que je me rende compte de leur importance.»
Tandis que le grand cinéaste ethnographe français Jean Rouch (1917-2004), qu’elle a assisté au Musée de l’homme, à Paris, consacre la plupart de ses travaux au tiers monde, elle crée en 1966 son premier documentaire sur un paysan vaudois qui fait boucherie (Le panier à viande, en collaboration avec Yves Yersin). «Un ethnologue n’a pas besoin d’aller en Afrique, dit-elle, pour voir comment les sociétés fonctionnent».

En 1978, au retour d’un séjour instructif à Boston, elle signe son premier long métrage La mort du grand-père. Un documentaire sur sa propre famille. La personnalité puissante, séductrice, presque ténébreuse du «vieux juste», demeurera dans les annales du cinéma suisse (tous genres confondus) comme un archétype du patriarcat dans les foyers traditionnels. Car la méthode de Jacqueline Veuve est intuitive et inductive. Elle extrapole, et c’est là son art.

Vingt-sept années, et une soixantaine de films plus tard (dont deux de fiction), elle confère en 2005 une popularité similaire à un autre personnage réel: Lucienne Schnegg, petite exploitante de l’archaïque Cinéma Capitole, à Lausanne, dont elle narre le combat contre des distributeurs de films et de gros exploitants de salles multiplex. Là encore, le film documentaire - quand il est porté par une foi durable – peut mettre en relief, en lumière, une vie qu’on avait crue ordinaire.

Des leitmotivs jalonnent et consolident la trajectoire de Jacqueline Veuve: les gestes humbles de l’artisan soucieux du «travail bien fait»; le décryptage à froid d’un patrimoine qui se délite. La nostalgie d’un âge d’or. Parfois elle s’en étonne: «Pour mon actuel projet de documentaire, tourné dans en Valais, j’ai interrogé de vieilles dames qui ont habité il y a cinquante ans le hameau d’Ossona – futur site agro-touristique retenu par le Développement durable. Elles évoquent ce temps tel un paradis perdu, mais elles y ont souffert. Peut-être qu’elles n’avaient pas de point de comparaison.»

La comparaison, c’est Jacqueline Veuve, avec son goût des puzzles, qui l’apportera en confrontant ces aïeuls valaisans à des immigrés marocains ou haïtiens, plus jeunes, et qui campent dans les environs. Aux témoignages éculés des premiers, les seconds répondent avec candeur: «Dans nos villages à nous, ça se passe encore comme ça!»

Nul besoin d’aller dans le tiers monde pour être ethnologue. Cette fois, n’est-ce pas le tiers monde qui arrive en Suisse ? Les yeux verts de Jacqueline acquiescent: elle l’y attendait depuis longtemps.

Gilbert Salem

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BIO

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1930. Elle naît à Payerne, près de l’abbatiale.
1955. Collaboration avec Jean Rouch, au Musée de l’homme, à Paris, après une formation de bibliothécaire à Genève.
1973 - 1977. Séjour aux Etats-Unis.
1978. La mort du grand-père, ou le sommeil du juste est sélectionné au Festival de Locarno.
1982. Parti sans laisser d’adresse, premier long-métrage de fiction.
1997. Journal de Rivesaltes, 1941-1942.
1999. Chronique vigneronne.
2005. La petite dame du Capitole.

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05/10/2008

Impressions de l’adolescence 1967

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A treize ans, on tombe sur une citation de Marcel Proust, tirée peut-être d' A l'ombre des jeunes filles en fleurs. En fait, elle se trouvait en exergue, dans une petite brochure destinée aux gens de mon âge: «L'adolescence est le seul temps où l'on ait appris quelque chose», qu'elle disait. Elle m'a laissé perplexe, car à cet âge-là, au collège des chanoines de Champittet où j'étais pensionnaire, je passais pour un bon à rien, un mauvais élève - de la mauvaise graine, du «verjus» clamaient les profs en soutane. Je n'étais qu'un apprenant.

Avec quelques autres camarades à mine chafouine comme la mienne, j'avais un tempérament plus farceur que studieux. A chaque récréation, on se retrouvait en catimini sous un grand cèdre qui alors éployait toute sa gloire par-dessus le terrain de foot, et l'on imaginait ensemble, tout en fumant une même cigarette Parisienne, de nouveaux tours d'astuces afin de rendre «foldingue» (expression à la mode en ce temps-là) la maîtresse d'anglais qui, pour son malheur, était la seule personne de sexe féminin travaillant dans le digne établissement.

Avec la lavandière, l'infirmière et la sœur, très adorable, de Monsieur le Recteur, à laquelle les ados potaches de mon espèce faisaient mille misères.

De ces farces-là, qui étaient plus taquines que vraiment méchantes, et plus drolatiques que cruelles, je retiens un souvenir plutôt heureux. De l'humour réel commençait à s'instiller dans nos veines, quand bien même il lui arrivait d'être lourd, «trop facile», comme on dit dans les cours de récréation d'aujourd'hui. Il avait le mérite de faire vibrer nos imaginations en développement. De nous faire préférer les comédies de Plaute et de Térence, si difficiles à traduire du latin, aux plaidoyers barbants de Cicéron, qui étaient fastoches.

Grâce à cette citation de Proust, je me suis mis à lire A la recherche du temps perdu plus tôt que cela n'était prévu dans les programmes scolaires. J'y ai gagné au change: depuis, la chose que je préfère au monde est la littérature. Donc aussi la musique et la peinture. La bêtise légendaire de l'adolescent, qui est parfois réelle, finit souvent par le rendre un peu poète. A treize ans, mon neveu Richard, qui est maintenant quadra et chef d'orchestre à Londres, avait coutume de rétorquer tout en larmes à sa mère, lorsqu'elle lui disait: «Mon pauvre, t'as l'âge bœuf.»

- Non, Maman, j'ai l'âge taureau!»

Mais que fomentions-nous sous le grand cèdre? D'abord une attitude de garnement type, singularisée à l'extrême: le plus cancre de nous tous devait s'arranger pour être placé dans le fond de la classe, dans le meilleur des cas à côté d'un fort en thème à cœur doux qui ne rechignerait pas à lui glisser, à l'heure des examens, quelques formules mathématiques, le nom de la capitale de la Bolivie ou un vers de Racine. Le jocrisse idéal doit toujours «paraître plus con» qu'il ne l'est, écoper au minimum d'une punition par semaine. Répondre toujours incorrectement aux questions que lui pose l'instituteur, rendre en retard ses copies, enduire de vernis les craies du prof pour qu'elles deviennent inutilisables à l'instant où il ferait une démonstration magistrale au tableau noir ou vert. Envoyer, de son poste stratégique d'observation, des craies et des gommes, sur les frimousses de ses camarades. Coller à la glu forte une pièce de monnaie sur son banc, de manière que ceux qui occuperont cette place se cassent les ongles par la suite. Et puis, évidemment tricher: en inscrivant une date historique sur un morceau de papier dissimulé dans le plumier.

Si le cancre désigné a une copine télépathe, elle lui transmettra par la force de la pensée les dates de la victoire (pardon, de la défaite) de Marignan, celle de la victoire japonaise (une vraie celle-là) de Pearl Harbour, puis toutes sortes de notations chimiques qui ressemblent à de l'écriture arabe.

Mais c'est par la puissance de sa paresse que le cancre modèle parvient à éblouir vraiment. Sur son pupitre en bois de sapin strié, il a inscrit avec la pointe de son canif - donc pour l'éternité: «Heureux est l'étudiant qui, comme la rivière, peut suivre son cours sans sortir de son lit.» Un poète, je vous dis.

Tandis que la prof de grammaire égrène, en bêlant un peu, tous les préceptes passionnants d’une méthode renouvelée de l'enseignement du français, il enfouit sa bouille maculée de chocolat dans ses bras croisés et tatoués.

Il se fera forcément rappeler à l'ordre. Il se redressera donc, mais il obéira aux injonctions de ses amis, les conspirateurs du cèdre, qui le guettent, en manifestant une flemme politique par un bâillement exubérant, communicatif, et si possible sonore.

S'il n'arrive pas à bâiller spontanément, je lui suggère une technique assez efficace: renifler rapidement, avec légèreté, plusieurs fois de suite en fermant d'abord la bouche, puis en l'ouvrant. Le bâillement suivra automatiquement.

Le mauvais élève sera puni. Mais, à la fin des cours, dans le préau de l'école, ses potes comploteurs le couronneront d'un splendide bonnet d'âne en carton. Qui est le plus beau des diadèmes: celui qui nous reste de notre jeunesse farceuse perdue.

01/10/2008

La "Mémoire des truites" à l'Echandole

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Cet été, les Nouveaux Monstres se sont associés au brillant pianiste François Lindemann pour créer, avec la complicité de techniciens de haut vol, un spectacle de sons, de lumières et de couleurs explorant toutes les capacités d’absorption et de réverbération d’un lieu donné. A la mi-août, la Mémoire des truites  (ou 20 000 mères sous les lieux…) a été jouée dans le château de Nyon. Dès demain, ceux qui l’auront manquée la verront au Théâtre de l’Echandole, à Yverdon.

 

Présentation de cette œuvre musicale et visuelle par ses auteurs :

La musique jouée en direct par Léon Francioli, Daniel Bourquin et François Lindemann est immédiatement captée par deux bidouilleurs de sons géniaux qui la multiplient, la transforment, la malaxent, en font leur propre matière sonore, leur musique. Ils la font se déplacer librement grâce à un chemin parsemé de diffuseurs sonores, dans tout l’édifice …ils se l’approprient.  En même temps, l’action des musiciens et le geste du dessinateur sont captés par un vidéaste qui y entremêle des images de films et les retransmet en direct, grâce à un chemin parsemé de caméras et de projecteurs, sur les murs du château…il s’approprie le décor.

Plongés dans un monde fantastique de musique et de couleurs, guidés par vos oreilles et vos yeux, vous vous appropriez les sons et les images, vous vous appropriez votre œuvre.

Œuvre musicale pour saxophone, clarinette basse, piano, contrebasse, harmonium, claviers, percussions, ce spectacle s’adresse particulièrement à des lieux aux architectures complexes, labyrinthiques, à plusieurs niveaux, voilà pourquoi en un premier temps ce fut le château de Nyon qui fut choisi..

La musique est le noyau central de l’œuvre. Interprétée en direct par Léon Francioli, Daniel Bourquin et François Lindemann, elle constitue la base de l’ensemble, immédiatement captée par les deux techniciens-son, Antoine Petroff et Moreno Antognini, qui la multiplient, la transforment, la malaxent, en font leur propre matière sonore, leur musique. Celle-ci se déplace librement, grâce à un chemin parsemé de diffuseurs sonores, dans tout l’édifice, … ils se l’approprient. Le public se déplace à son gré et compose sa propre musique en se promenant à l’intérieur des sons.

Parallèlement à ces constructions sonores s’élabore le décor du spectacle, la base de ce décor étant l’architecture intérieure de l’édifice sur les murs duquel sont projetés des dessins exécutés en temps réel par Daniel Bourquin, et des extraits des films que Les Nouveaux Monstres ont faits ensemble avec Carlo Chanez, vidéaste. Par un système de plusieurs caméras de surveillance, il capte les détails du concert, l’action des musiciens, les retransmet dans le même temps par plusieurs projecteurs video, les intègre ou les mêle aux dessins et aux images enregistrées. Il les présente aussi isolés. Les acteurs du spectacle sont ainsi multipliés et omniprésents. Il s’approprie tous les éléments visuels, en fait son propre parcours en les mixant, créant pour le spectateur un itinéraire virtuel, fugace, en symbiose avec les éclairages créés par Eric Lazor, le tout étant le décor du spectacle.

Entouré par ce monde fantastique, le public, conduit par ses oreilles et ses yeux, lui aussi s’approprie les sons et les images pour suivre son propre cheminement, reconstituer sa propre œuvre. … « Le compositeur est dans la salle ».

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http://www.lesnouveauxmonstres.ch

 

http://www.echandole.ch

 

 

 

13:05 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)