18/01/2009

Portrait de la chèvre en femme moderne

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Un des plus beaux spectacles de mon enfance a été une cliquetante dérupitée de chèvres dans le Val d'Hérens. Par une après-midi de printemps, je les vis déferler par vingt ou trente, les tétines gonflées, l'œil luisant et maternel, depuis le Zâ de l'Ano, qui surplombe La Forclaz et la Sage, pour retrouver l'ombre suiffée de leur étable après les appels de la corne du chevrier - celui-ci s'appelait d'ailleurs Monsieur Zano, presque comme la montagne.

Aux enfants des villes qui ne l'ont jamais rencontrée ailleurs que dans les illustrations à l'aquatinte des Lettres de mon Moulin, la chèvre apparaît d'emblée comme un animal insolite. Elle est tout à la fois jolie et monstrueuse, amène certes, mais drôlement découplée. Elle est probablement la moins rondouillarde des créatures, la moins lisse: elle tient, dit-on, de l'anguille (accessoirement du pain de savon ordinaire) par son caractère de femme moderne, par ses besoins immédiats de liberté et de fuite; mais physiquement elle en est très différente. Notamment par ses excroissances et protubérances naturelles qui en font un des plus préhensibles des mammifères.

C'est par le pis qu'on la saisit le plus souvent: mais, attention! son lait n'est savoureux que si on lui a fait brouter et digérer, en plus de l'herbe de montagne, de la mélisse et de la joubarbe, de l'angélique, de la gentiane, de la sauge, et des saponaires -  jamais du muguet, malheureux! le muguet est une fleur moscovite, un vieux symbole marxiste aux clochettes vénéneuses!

La chèvre, on peut également l'attraper par la barbichette - comme le suggère une comptine que certains grands-pères à l'ancienne trouvent de mauvais goût. Ou la maintenir par les cornes: soit par devant, soit par derrière: tout dépend du niveau scientifique des expériences auxquelles elle est livrée. Elle est en tout cas la preuve incontestable qu'un mammifère peut être constitué davantage de parties dures que de parties molles, et de vaillance plus que de pusillanimité.

En cela, elle évoque sœur Mauricette-du-Saint-Sacrement, qui venait tous les soirs au pensionnat pour garçons. C'était une brave qui pansait les genoux écorchés, frictionnait de Vicks les dos grippés, grommelait comme un bourdon, morigénait, giflait et procurait beaucoup de bonheur à tous ces jeunes voyous que nous étions. Elle nous disait «mes enfants, taisez-vous!»

Sèche, blanche comme l'hostie, elle était d'autant plus méchante d'allure qu'elle était bonne dans son cœur. Son minois rechigné était en fait, comme Proust l'a écrit à propos d’une dame de charge, le vrai visage de la charité.

Car la chèvre est liée au divin et aux religions depuis la nuit des temps. C'est elle qui a allaité Jupiter, le dieu des dieux, sous les traits d'Amalthée. Et, si l'on en croit Jean Anglade, qui lui a consacré en 1997, un amour d'opuscule sous l'influence bienheureuse d'Alexandre Vialatte, elle serait même bonne catholique, mais à sa façon:

«Sais-tu la différence, demandait ma tante Marie, entre mes chèvres et le curé?

- ...

- Le curé dit son chapelet par-devant, mes chèvres par-derrière.»

Le livre d'Anglade possède, entre autres mérites, celui de fournir des statistiques passionnantes, entérinées par la très sérieuse Food and Drugs Administration: «L'Inde, assure-t-il, possède 65 millions de caprins, la Chine 56, la Turquie et le Nigéria 21, l'Iran 18, le Brésil 14, le Mexique 13, le Pakistan et l'Ethiopie 12. Ces effectifs ont une légère tendance à l'augmentation.» Il n'en est pas de même dans les pays riches comme la Suisse, qui a perdu en quinze ans 62% de ses chèvres...

«Aux Etats-Unis, ajoute Anglade, les chèvres ont leur université dans le Wisconsin, où leur collaboration scientifique s'est révélée extrêmement profitable, notamment dans les études portant sur l'utilisation des vitamines, l'acétonémie, les fonctions de la parathyroïde, de la glande pituitaire, etc.» C'est dire leur importance, leur utilité.

De leurs peaux, on a fait jadis des casquettes d'automobiliste. Leur poil sert à fabriquer du cachemire écossais, des pinceaux, des cheveux de poupées, voire des perruques commodes pour personnes peu coquettes.

Je n'oublie pas qu'elles ont aussi inspiré quelques belles fables de La Fontaine, des chansons d'écoliers et des dictons qui appartiennent au fleuron de la tradition du français. Retenons-en deux, qui ont l'air pernicieux, mais traduisent, au fond, de l'amour travesti, de la sympathie grimée. Aucune haine.

On rit d'une chèvre sans dents, mais on la mange quand même.

Et puis: A la chandelle, la chèvre semble demoiselle.

Grâce à ce second proverbe, on comprend pourquoi tant de dames préfèrent se réunir pour le thé et l'île flottante dans des confiseries lambrissées de velours et baignant en une lumière tamisée, plutôt que s'enivrer en solitaire sous les néons vifs d’un buffet de gare.

 

14/01/2009

L’âme du Poverello à la place Saint-François

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sainf3francoisparzurbaran.jpgCette année-là, le pape Innocent III donne son approbation aux règles d’un nouvel ordre, celui des Frères mineurs, conçu par dom Francesco, le fils d’un drapier d’Assise. Un jeune godelureau devenu  humble et qui se désignera lui-même comme le Poverello – le «petit pauvre». Il convie ses frères à ne vivre que du travail de leurs mains, et à précher l’idéal biblique à tous. Sa communauté connaîtra un vif succès dans toute l’Europe et, trente ans après la mort du saint aux stigmates et aux cantiques solaires, un couvent franciscain sera implanté à Lausanne, en un lieu hors les murs au pied de la Cité.

Situé entre le quartier de Bourg, le faubourg du Chêne et la porte de Rive (à l’emplacement actuel du vieux kiosque des TL), cet espace constitue alors un balcon exceptionnel sur le Léman: au sud du monastère, en deçà d’un cimetière, la vue n’est pas bouchée au XIIIe siècle,  comme elle l’est aujourd’hui par l’Hôtel des Postes. Ce dernier a d’ailleurs été édifié sur d’ultimes vestiges médiévaux , démolis en 1895 – ceux d’un mur  flanqué de tourelles, dont une porta le nom de Grotte. Située au-dessus des caves des moines, elle laissa son nom à une rue pentue (celle de notre Conservatoire de musique) par laquelle des chars hissaient des tonneaux de vin local, ou d’Italie, depuis le port de Vidy.

 

Le 13 janvier 1257, c’est cette fois  le pape Alexandre IV qui intervint auprès de l’évêque de Lausanne Jean de Cossonay, pour qu’il favorisât cette implantation franciscaine. Le terrain dépendait de la paroisse Saint-Pierre, en amont. D’autres ordres religieux coexistaient dans la haute ville: des augustins, des dominicains. Pourtant, l’arrivée dans la basse ville de ces frères mineurs cordeliers de Bourgogne ne bouleversa pas le protocole. Ils ne se mêlèrent pas de politique. Ils eurent le tact de se comporter toujours en invités reconnaissants, vivant et priant dans une quartier à l’écart. Cela même si leurs recrues nouvelles portaient des noms très vaudois: Jean de Bioley, Girard de Goumoëns, Rodolphe de Lutry… Et quand bien même, cette zone en retrait allait devenir un carrefour stratégique dans la future capitale vaudoise. Qu’elle serait un jour entourée de cafés fameux, de commerces, de banques internationales, d’opérateurs de téléphonie mobile!

Au cœur de cette métamorphose urbaine, seule persiste l’église qu’ils ont bâtie «de leurs propres mains», selon la règle de leur gentil fondateur. Ils le firent avec discrétion, en frocs gris de laine serrés par une ceinture de chanvre, et sous des capuchons pointus. Ils vouèrent tous leurs soins au chœur, qui se termine en un demi-octogone, et dont l’arc triomphal s’élève jusqu’à 14 m de hauteur.

Depuis, le bâtiment a été plusieurs fois modifié. Ce chœur-là et le plan d’ensemble  sont les seules traces authentifiées de leur appoint. Au début du XVe, on procédera à des travaux de surélevage, de voûtage. Le clocher date de cette période.Peu d’indications nous éclairent  sur le mobilier intitial. Probablement des statues, des autels dédiés à saint Antoine de Padoue, à saint Bernardin, à saint Louis, roi de France, à saint Sébastien. Autant de représentations païennes qui seront méthodiquement  anéanties quand viendra l’heure austère de la  Réforme. Et du protestantisme inhérent à la spiritualité vaudoise.

Quant à la façade méridionale de l’église, celle aux arcades et arc-boutants, et cette galerie qu’il nous arrive de traverser en hâtant le pas au sortir des trolleybus, elles ne sont hélas qu’une fantaisie néo-gothique de la fin XIXe siècle. Au Moyen age l’église était plus sobre et plus belle.

 

 

Mais revenons au réveil de la Réforme: l’évêque de Lausanne prend la fuite; les Bernois imposent leur loi guerrière. La foi protestante est révélée par Pierre Viret, un prédicateur originaire d’Orbe, qui dès 1536 prend la chaire de Saint-François, désormais propriété de la Ville. L’église devenant  pour longtemps le second lieu de culte protestant de la ville, on y installe des tribunes. Le brillant orateur  y «répand son miel» sous des ogives où avaient été dispensé jadis l’enseignement d’un amoureux de Dieu différent, d’un catholique «primitif» nommé François d’Assise.  Lui aussi un chantre des «sens naturels» de l’homme, d’une relation nécessaire avec tout le monde vivant -  les arbres, les animaux, les oiseaux.

Huit siècles après, le clocher de l’église qui porte encore son nom sert d’abri  à des martinets alpins. Et sa puissante poutraison héberge pigeons, colombes et tourterelles…

 

 

Cet article a paru dans 24 heures du 10 janvier 2008.

 

 

Image ci-dessus : François d’Assise, peinture à l’huile de Zurbaran, XVIIe siècle.

 

 

 

12:40 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

11/01/2009

L’hiver au cimetière des Chamblandes

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A Pully, c’est un des plus beaux du monde, puisque ses centaines d'habitants peu ou prou réguliers bénéficient d'une vue impressionnante sur les Alpes de France et, qu'en cette saison surtout où les couleurs sont ravivées par les frimas, un empyrée cousu de nuages d'ors et d'argent, de bleus audacieux, veille sur leur sommeil éternel. A certaines heures de décembre, le ciel lémanique peut ressembler à un plafond d'église baroque.

 

Changements d'éclairages au rythme de la bise, croassements de corneilles sous les ifs et cyprès, dialogues de jolies nonagénaires entre les allées déclives qui semblent conduire le promeneur jusqu'au lac:

 

— C'est tout frisquet, Yolande, tu vas fleurir le Général ?

 

— Non, Henriette, moi je vais au Poète.

 

Donc, il est aussi un des cimetières les plus poétiques du monde — avec celui de Sète, célébré par Paul Valéry — parce que le tombeau de Charles Ferdinand Ramuz s'y trouve depuis 1947, sous un cyprès géant, au tronc couvert d'anfractuosités savamment sculptées par les ans, par le mystère de la vie végétale, par le ciselet secret de Sa Majesté la Mort, qui sait donc faire usage également d'autres instruments qu'une faux.

 

Le tombeau de Ramuz est entouré d'une haie de buis et surmonté d'un haut crucifix, non pas en marbre mais en bois, plus exactement en châtaignier. Il y a soixante-deux ans, celui qu'on avait érigé avait été taillé dans la vis d'un pressoir ancien de la maison de « La Muette », à Pully, où l'écrivain acheva ses jours. Puis, comme ce bois qui avait été sacré et béni par le raisin du pays, par son vin, par le sang de la terre, avait été attaqué par de la pourriture, on a remplacé la croix par une autre, sculptée dans la même essence.

 

En saisons moins froides, on y fait pousser des pensées de couleurs diverses. Quel hommage à un homme de génie ! dont l'écriture ne se consacrait pas seulement à de la poésie, à des nouvelles, à des romans, mais à des essais, à de la polémique viscérale, à des pamphlets sur la mentalité suisse et vaudoise sur lesquels dans ce pays qui fut le sien, qu'il aimait tant, qu'il a fait connaître jusqu'au Japon — où il est très admiré — on ne revient pas, ou alors discrètement, de loin en loin.

 

Dans Conformisme, un texte puissant paru en 1931 dans la revue Aujourd'hui, qu'il dirigeait, l'auteur d 'Aline et de Derborence déclarait, après une critique sévère sur l'esprit fermé de ses compatriotes: « De sorte que j'aime ce pays, qui est le mien, et j'y participe, puis m'en évade ; je ne peux pas ne pas y vivre, et j'y vis, mais je n'y suis pas. »

 

A plusieurs centaines de pas de la tombe de Ramuz, vers l'ouest du cimetière, côté Lausanne, il y en a une qui est beaucoup plus impressionnante. Elle est en marbre gravé, elle est chargée de drapeaux cantonaux et fédéraux, de feuilles de lauriers militaires. C'est celle du général Henri Guisan, qui fut certainement un des plus grands soldats suisses du XXe siècle et qui, lui de même, acheva ses derniers jours à proximité. Très vénérée par les gens qui ont connu l'angoisse de la dernière guerre mondiale, très choyée par les jardiniers pulliérans, elle a failli être profanée, en 2000, par des goujats sans scrupules. En l'occurrence par une famille de renards qui descendent de plus en plus souvent des collines, des Monts-de-Pully, ou de forêts plus élevées encore, afin de trouver en ville une pitance qui se raréfie dans leur environnement naturel.

 

Or, quelques bébés goupils avaient commis un crime impardonnable après avoir rongé des os — probablement de souris, de chatons égarés dans le royaume des morts — en abandonnant les vestiges de leur festin aux abords de la sépulture du général. Quelle choquante profanation ! Quel crime de lèse-majesté ! Depuis, on les extermine tant que possible. Et les arrangements floraux du cimetière s'en portent mieux. Allez en enfer, renardeaux fouisseurs et salisseurs ...

 

Avant de quitter cet endroit silencieux mais, comme on le voit, un peu mélodramatique du quartier de Chamblandes, j'aimerais revenir devant le tombeau de Charles Ferdinand Ramuz. Certes, il est séparé des autres tombes par des rideaux de buis qui ruisselleront sous la pluie de demain, d'après-demain, de tous les lendemains. Ils le protègent, mais son sommeil en est-il mieux allégé ?

 

Je ne le crois guère, en vous citant pour terminer un extrait d'un livre de lui que j'aime infiniment, Beauté sur la terre:

 

« O séparation ! Ils sont là, moi, je suis ici. Ils ne comprennent pas, eux qui sont mon père et mes frères, parce qu'on ne peut pas se comprendre, parce qu'on est seulement posés les uns à côté des autres, parce qu'on ne peut pas communiquer, parce qu'on est un, puis un, puis un ...»