09/01/2009

Daniel Marguerat, narrateur limpide du sacré

 

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En ce jour d’Epiphanie, il expliquerait que les Rois mages évoqués par saint Matthieu n’auraient été que des astrologues, mais que toute légende dorée – même mensongère – a été nécessaire. Car Daniel Marguerat est un historien du Nouveau Testament trop sérieux pour mésestimer la part d’imagination qui moire les saintes écritures. Jeune retraité barbu au regard clair, il se sent «enfin un homme libre» depuis mai 2008: en devenant professeur honoraire de l’UNIL, après vingt-quatre ans d’ordinariat, il consacrera plus de temps aux passions qui ont façonné sa vie: la recherche scientifique la plus pointue et la pédagogie la plus ouverte. Donc voilà en perspective encore plus de tournées de conférencier - en Belgique, au Canada, aux Etats-Unis, en Italie, en France… En Egypte aussi, où son livre sur la vie Jésus (L’homme qui venait de Nazareth, 1995) sera traduit en arabe par des Coptes. Cette version écourtée d’un livre destiné aux chercheurs existait déjà en allemand, en tchèque, en espagnol. «Au Caire, elle ne coûtera que l’équivalent d’un euro pour être à la portée des démunis. Ça m’émeut.» Spécialiste mondialement reconnu de l’historicité des enseignements de Matthieu, Paul, Luc (les Actes des Apôtres), Daniel Marguerat est un orateur disert, apprécié des médias. Il est un des intervenants de la série à succès d’Arte sur la vie du Christ, inspirée des travaux de Prieur et Mordillat. «J’éprouve le besoin de descendre au plus profond des textes pour les analyser, et en réémerger pour les expliquer.» Gymnastique intellectuelle délicate, qui oblige à réduire à l’essentiel des kilomètres de phraséologies antiques, qu’il ne faut pas dénaturer. A dire simplement la complexité des choses. «La vulgarisation devient une trahison si elle laisse croire qu’une théorie est simple. Aux auditeurs qui me posent des questions vraies, répondre devient un exercice fascinant. Ils ont ma gratitude.» Mais Daniel Marguerat est un pasteur protestant vaudois, nourri d’expériences locales. Fils d’un maître de maths au Gymnase de la Cité, sa vocation religieuse ne l’a pas foudroyé du jour au lendemain. «Adolescent, j’aspirais à un métier qui me rendît utile aux autres. Médecin? J’étais trop émotif.» Dans les années soixante, la Faculté de théologie de Lausanne est encore à l’enseigne de l’Eglise libre. Daniel Marguerat s’y inscrit «juste pour voir», puis se laisse pénétrer «tranquillement» par la lecture de la Bible, jusqu’au jour où le choix professionnel s’imposera. De 1972 à 1976, il est le pasteur d’une importante paroisse urbaine: celle d’Ouchy, en amont des Jordils. Quatre ans après, le voici, par choix, responsable d’une petite paroisse de campagne dans la Broye: à Syens, près de Moudon, il découvre la richesse des mentalités rurales. «Ce fut mon premier face-à-face avec la mort, à cause des veillées funèbres. Dieu est-il vraiment le grand ordonnateur des trépas?» Des livres théologiques naîtront de cette interrogation (Résurrection, 2003). Parallèlement, c’est à la Faculté catholique de Fribourg qu’il s’initie à l’enseignement universitaire, en y intervenant en protestant. «J’y ai appris que les frontières religieuses n’étaient pas interconfessionnelles. Qu’elles se situaient entre la théologie qui permet à un individu de s’épanouir, et celle qui lui assène des vérités absolues.» Début des années nonante: Daniel Marguerat s’ouvre à une lecture plurielle, telle qu’on la pratique en Californie. Il sera un des premiers à la développer en Europe: «Ma préférence va à une articulation de l’analyse narrative et de la critique historique.» L’analyse narrative explore l’architecture cachée des textes, elle fait appel à l’imagination du lecteur. Quand ses filles étaient petites, il transformait les rares heures qu’il pouvait leur consacrer en instants magiques. Chaque soir, il leur racontait une histoire de son invention qui était adaptée à elles, à leurs émotions, craintes ou rêveries respectives. Saint Luc – auquel consacre un commentaire en deux volumes - fit probablement de même en rédigeant les Actes des apôtres…

www.unil.ch/theol/page14561.html

(Article paru le 6 décembre 2009 dans 24 Heures)

BIO

 

1943 Naissance, enfance et scolarité à Lausanne. Son père est professeur de mathématiques au Gymnase de la Cité.

1967

Epouse Claire Diserens. Ils auront deux filles: Isabelle Maud, née en 1971, Laurence, née en 1973, et quatre petits-enfants. 1968 Licence en théologie, après des études à Lausanne et Göttingen.

1981

Thèse de doctorat: Le jugement dans l’Evangile de Matthieu, (Prix de la Société académique vaudoise)

1984

Professeur ordinaire de Nouveau Testament à l’UNIL, jusqu’en 2008. 1992 Inaugure en théologie l’analyse narrative alliée à la recherche historique. 1993 Découvre son auditoire québécois, «doué d’une grande capacité d’imagination». 2007 Parution du premier volume d’un commentaire sur les Actes des Apôtres. 2008 Professeur honoraire de Nouveau Testament.

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06/01/2009

Trois Hommes dans la Nuit

Dès aujourd’hui, un mardi épiphanien, les lecteurs de mon dernier livre Trois hommes dans la nuit , paru chez Bernard Campiche Editeur*, en découvriront des passages inédits dans ce blog. Des éclairages en biais sur les protagonistes et les péripéties du roman, et qui s’incorporeront matériellement à celui-ci – en chapitres satellites – le jour où il sera téléchargeable dans un livre électronique. A l’exemple des «scènes coupées» d’un film en DVD, répertoriées dans les suppléments, ou bonus, plusieurs «scènes ajoutées» enrichiront ainsi le récit central sans en dénaturer l’unité de temps ou d’action.

(*) www.campiche.ch


 

La jeunesse du vieux Nathan

 

Luc-Nathan Lebief (1896-1989). Il est le fondateur de cette famille de protestants qui possèdent une grosse entreprise papetière du Nord-Est de la France, et poursuivent son œuvre de mécénat - décrié, jalousé ­- dans la petite cité fluviale très catholique où se déroule notre histoire. C’est d’ailleurs lui qui l’a inaugurée par une espèce de rot émanant d’une horloge détraquée.

Luc-Nathan Lebief fut le beau-père de Clarisse et le grand-père de Loïc, le mari d’Alma.

Lorsque celle-ci pénètre pour la première fois dans le manoir de la Pommeraie, ce patriarche au prénom de prophète est mort depuis treize ans (cancer intestinal). Sa voix de geai des chênes et son méchant caractère n’y font plus la loi, mais son fantôme est là.

Il est dans l’agencement du mobilier inchangé, il préside au choix des fleurs saisonnières que les domestiques mettent dans les vases. Il survit, telle une senteur entêtante, un peu surette, dans les lambris en pin laqué des cinq salons de sa «datcha» à coupole torsadée, et à merlons néovénitiens. En lui succédant en régente du logis, sa bru Clarisse – qu’il détestait – n’est jamais parvenue à la désodoriser, ni par son tempérament vindicatif, ni par ses cigarettes au girofle.

Le Vieux Nathan est un lare indélogeable. C’est toujours lui qui règne sur ce foyer de neurasthéniques à l’heure où la jeune et curieuse théologienne de Klaïpeda s’apprête à en faire partie.

-          Mais comment était-il physiquement, ton grand-père?

-          Voici grand-papa, à peu près comme je l’ai connu à mes seize ans, dit Loïc en montrant à sa fiancée un buste à tête massive sur l’horloge à gaine d’ébène.

Alma Dach avise un front en pavois sur un nez fin et busqué. Le regard est vide, couleur de plâtre, mais il semble la fixer. Des angles de la bouche en demi-arabesque s’exsude une ironie méchante qui la fait frissonner. Elle se dit: «Ce type a été un sale type. En tout cas, en une lointaine jeunesse qu’il a dû maquiller, cacher même aux siens. Le masque d’honorabilité qui leur a laissé est marouflé par la plus douteuse des filasses. Ses iris lait caillé voient tout comme chez les faux aveugles, épiant le monde aux sons d’un limonaire au carton perforé à la sauvette. Oui, un ex-truand, un criminel peut-être, incapable de remords, car son cynisme profond n’a pas échappé au ciseau du sculpteur.»

-          Grand-père Nathan fut un homme austère, un protestant pur. Un grognon à crises de rage mémorables, mais c’étaient des éclats de sincérité. Il était incapable de mensonge, même s’il nous taisait des chagrins anciens. Il était foncièrement bon. Je trouve que l’artiste a su faire apparaître cette bonté secrète, car probablement timide. C’est aussi ton avis, Alma?

-          Oh oui!, mon Loïc. Tu as l’air très attaché à cette sculpture.

-          J’aime me recueillir devant elle. J’y repuise de l’énergie, de la confiance en moi, à chaque fois que ma pauvre maman me gronde comme un bambin, ou me mortifie en public. Et c’est pour ça qu’elle la déteste, ainsi que l’horloge qui sert de socle.

-          Mais si elle ne l’apprécie pas, pourquoi ne l’a-t-elle pas fait enlever? N’est-ce point elle qui a désormais les pleins pouvoirs sur l’aménagement de votre manoir?

-          Par superstition probablement. Elle était déjà parvenue à phagocyter mon père Joachim, qui était un homme faible. Mais il invoquait trop souvent le sien dans ses prières, ainsi que son attachement à cet objet. Pour essayer de l’effaroucher et la fuir, il révérait ce buste telle une relique, ce qui n’est pas très protestant… Tout en se prétendant huguenote de longue lignée, ma mère est intimidée par les mystères comme une bigote du Moyen Age. Elle est sotte hélas. Tu le sais, et tu en ris…

-          Non, je le regrette. Comme je regrette de n’avoir pas connu ton père, qui devait être encore plus timoré que le sien, ou toi… Ainsi, trois ans après son décès, la superstition de son épouse aurait survécu à son veuvage?

-          N’oublie pas qu’elle m’aime. Trop. Et elle craint Hérold qui a hérité de pouvoirs qu’elle n’a pas: ceux de la finance de la société Papirama. Or mon cousin est comme moi très respectueux de la mémoire de ce grand-père vertueux. Et il vénère tout autant cette sculpture. Nous nous sommes ligués ouvertement pour la sauvegarder. Ne pouvant rien contre notre tandem, elle ne peut plus rien contre elle.

-          De cette Californienne scientologue dont ton cousin Hérold a divorcé l’an passé, il n’a pas eu d’enfants?

-          Non. Mais je te vois déjà bien informée, et délicieusement fouineuse, mon Alma. Une redoutable détective… On dirait que tu fomentes un rapport exhaustif sur la famille Lebief. Mais c’est vrai que tu es une intellectuelle de haut vol, une chercheuse invétérée. Et l’intérêt que tu nous portes prouve que tu m’aimes…

Alma sera confortée dans son impression en dénichant, dans une mansarde des tourelles ouest, une photographie de 1916 où Luc-Nathan Lebief pose avec apathie devant un rideau à godailles. A vingt ans, il a un regard d’arsouille-poète-arnaqueur, mais à témérité hésitante, juvénile. «Un beau gosse badaudier badin qui séduit femmes et hommes scherzo, puis de plus en plus scherzando. Beau comme l’ange-démon. Il a déjà volé, mais pas encore tué, car la plissure sous la lippe donjuanesque n’est pas celle d’un homme qui a vu la mort. Il y a de l’embarras dans la moue. Caïn avant son meurtre.»

Les intuitions d’Alma s’avéreront un jour sujettes à caution, mais celle-ci fut adéquate: son futur aïeul par alliance avait effectivement été un individu peu recommandable dans le premier quart de sa longue existence.

Enfant unique d’un pasteur toulonnais qui le flagellait pour des vétilles, il s’évada de la cure familiale à seize ans pour devenir chipeur de sacs à main à Marseille. Sa mère éplorée – qu’il ne revit jamais après qu’elle l’eût pris sur le fait à l’aurore - lui avait cédé ses maigres économies personnelles, ainsi qu’un bréviaire protestant aux senteurs de muguet, dont il ne se débarrassa pas, même quand il se fit mécréant.

Rue Ingarienne, ou de la Poissonnerie-Vieille, le Cambo d’Aragno, les Bannières: son «Natoune adoré», comme elle l’appelait, se dépatouilla durant un lustre en titi malfaisant et méridional dans ce nœud inextricable de venelles du Vieux-Port, qui devait être anéanti quarante ans plus tard par les artificiers de la Wehrmacht.

En 1912, les bimbelotiers annamites aux pieds nus et les aigrefins en complet blanc de Saigon y étaient aussi nombreux que les Arabes. Luc-Nathan nargua les farouches marlous de la Lanternerie en faisant le joli cœur auprès de plantureuses Marseillaises et d’exotiques étrangères qui toutes le remballèrent comme un nigaud malpropre – qu’il était.

Sauf une, la plus mystérieuse, la plus indépendante de toutes, la plus cultivée surtout: pour la Russe Varvara Olenieva, de dix ans son aînée, la prostitution ne devait être qu’un pis-aller, une ressource subsidiaire, car elle ne lui réclama aucun centime en le déniaisant un après-midi de juillet dans une chambre décorée avec luxe, et dont les fenêtres étaient grand ouvertes sur les bruits et parfums tièdes du marché aux légumes.

Elle était plus maigre qu’il ne l’aurait souhaité, mais sa chair ferme avait des saveurs de cannelle fine, ses yeux changeants riaient d’une tendresse amusée. Et il adora le grattement giratoire de ses ongles carmin dans sa tignasse de petit lion des caniveaux, tandis que de l’autre main elle empoignait le combiné du téléphone pour injurier les femmes du standard:

-          Je vous ai demandé le Kugler 177 à Strassburg, en Allemagne, ma pauvrette! Et pas le Kléber 17 à Nancy, qui est encore en France…

La déconcertante Varvara était évidemment une aventurière à la solde des Prussiens. Son lionceau n’y comprenait encore rien. Sa candeur d’apprenti-voyou, ses questions béotiennes sur les enjeux internationaux achevèrent de la séduire. Elle lui inculqua des rudiments de la politique mondiale, mais elle l’initia surtout à la culture slave, qu’elle trouvait – malgré ses trahisons - supérieure à l’allemande. Elle lui parla de ses premiers émois au Théâtre d’Art de Moscou, de la Cerisaie de Tchekhov mise en scène par Stanislavski, l’inquiétant Segueïevitch aux yeux «immortels de feu mort». Quel charabia pour Nathan! Mais elle lui apprit à chanter en russe une vieille ballade populaire invoquant les vastitudes de la Sibérie méridionale – «Pa dikim stiepiam balakaïla…»

En retour, le Natoune adoré de sa manman enseigna à la coquette sycophante ses ruses de voleur aux ongles sales quelques techniques infaillibles de pickpocket et trois ou quatre expressions en gavot provençal. Ils en tombèrent éperdument amoureux l’un de l’autre.

Au point que deux ans plus tard, lorsqu’elle lui annonça qu’elle devait quitter Marseille, ils pleurèrent longuement ensemble dans les parfums suaves de mai.

Il tenta de lui offrir le déjà défraîchi livre de prières de sa mère:

-          C’est le seul vrai trésor que j’aie. Eh bien je te le donne! Si tu n’en veux pas, je m’en vais vite voler pour toi des colliers de perles, des bracelets, des diamants peut-être. Il suffit de rôder autour de ces viocardes d’Amérique qui se dandinent en pingouines sur la Canebière. Je te les dépouille facile. Serai de retour dans une heure à tout casser!

-          Le seul trésor que tu aies, mon Louka, c’est toi-même. Et j’y tiens moi, à ce trésor-là. Je ne veux pas que tu coures des risques pour des bijoux qui ne m’intéressent pas. Ton joli petit livre, oui, il m’intéresse. Mais garde-le. Il te sera très utile, même si tu ne crois pas en Dieu comme moi. Et je te promets qu’on se reverra – un jour tu me rejoindras à Strasbourg, et puis – qui sait? – je te ferai visiter ma chère Russie.

Varvara Olenieva se volatilisa le lendemain, sans laisser de trace en France, et sans y être recherchée – c’était une semaine avant l’attentat de Sarajevo. Deux années s’écoulèrent, mais elle ne l’oublia pas: au début de l’été de 1916, son Louka s’était entre-temps enferré dans des combines plus dangereuses, contrôlées cette fois par de véritables parrains de la pègre marseillaise. Après l’arrestation d’un trafiquant d’opium de la rue des Gassins, qui l’avait exploité comme un rabatteur puis désigné comme un complice, Nathan n’eut pas le temps de se sentir aux abois: une vieille femme (qu’il identifia aussitôt comme une ancienne maraîchère de la Lanternerie) l’arrêta dans la rue, en l’agrippant par le bras, pour lui remettre subrepticement un télégramme, dont le libellé succinct le fit vaciller de bonheur et de réminiscences parfumées à la cannelle:

MON AMOUR. STOP. APRES-DEMAIN DANGER. STOP. FUIS ET REJOINS-MOI OU TU SAIS.

V.

Le jeune lampiste n’attendit pas la fin de la nuit pour s’introduire clandestinement dans un wagon huilier de la gare Saint-Charles dont il redescendit à pas de chat dans un hangar de Perrache, à Lyon. De là, il voyagea à pied, mettant le cap sur le Nord-Est de la France. Grâce à ses jambes de vingt ans, il s’en rapprocha expéditivement, tout en sachant qu’en ce mois de juin 1916, la bataille de Verdun grondait à son comble. Il compta sur son flair de vautour pour tirer profit le plus possible de cette région sinistrée: dans les villages du Barrois et de l’Argonne, il traîna la jambe à la façon des blessés de guerre, et en déclamant des psaumes tirés du viatique maternel – qui effectivement lui portait chance:

O Eternel, sois l’adversaire de mes adversaires!

Combats ceux qui me combattent!

Prends le petit et le grand bouclier,

Et lève-toi pour me secourir!

Ces cris vers Dieu, cette voix si jeune, érudite et triste, jaillie d’un Apollon français que ces maudits prussiens avaient estropié, émurent les paysans les plus appauvris, les plus endeuillés (des lecteurs de Paul Déroulède). Entre Pierrefite et Vouziers, on lui offrit le gîte, le couvert, de l’affection et, plus naïvement, l’accès à des coffres et à des vaisseliers qui avaient résisté aux trombes des canonnades.

Luc-Nathan Lebief venait d’écumer tout le vallon de l’Aire, sur un canasson tractant un tombereau où il avait entassé des pièces d’argenterie filoutées, quand un matin il se sentit des douleurs à l’estomac: en s’abreuvant à des fontaines vaseuses, il avait dû contracter la dysenterie. Il devenait aussi poussif que son pauvre cheval volé lui aussi, et désavoiné, lorsque celui-ci l’arrêta devant une chapelle grise entourée de ruines fumantes.

Un personnage singulier se tenait sur le perron. De petite taille, trapu, il était vêtu de sombre comme un prêtre - il n’en était peut-être pas un:

-          Enfin, un heureux tintement dans ce village dévasté! Ça nous change des fusillades en cascade et des bombes. Monsieur trimballe de la quincaillerie ordinaire?

La voix était désagréablement aiguë, doucereuse et grasse.

-          Non, mon Père, de la dinanderie jaune et des services en argent. Des biens des miens. J’ai pu les récupérer des décombres de notre maison, près de Souilly, après avoir été libéré du front. J’ai reçu un éclat qui a meurtri mon pied. Mais je ne sais que faire de tout ça. Ça m’encombre, et personne ne peut me le racheter. Or à présent je souffre d’affreuses coliques, Mon Père. J’ai dû boire de l’eau putride…

-          Je ne suis pas plus médecin que curé, mais dans ma pharmacie portative, il doit y avoir quelque chose qui vous calmera. Quant à votre magot de cambrioleur, moi je vous le rachète volontiers… Car vois-tu, mon garçon, je t’ai démasqué, à cause de ton accent du midi et de ton regard de biche égarée. Je suis sûr que tu as moins mal à la patte qu’à l’estomac. Descends de cette rosse et marche normalement devant moi. Bah! ne crains rien, remercie plutôt le Diable de m’avoir trouvé. Moi aussi je suis charognard. Sauf que ceux que je détrousse sont des morts, des soldats qui ont crevé dans les tranchées, de préférence des officiers allemands dont les poches intérieures contiennent plus d’argent. En tant que photographe de guerre accrédité, je les découvre avant tout le monde. Quand ils sont encore frais.

Luc-Nathan était trop malade pour se confondre en dénégations. Il réclamait un remède contre le mal qui taraudait ses viscères. Il hésita un peu lorsque l’homme lui fit avaler un comprimé crayeux de couleur noire, mais il le croqua quand même et cela ne tarda pas à le soulager.

-          Ce n’est pas l’hostie de Lucifer, mon fils! Ce n’est qu’une pastille du Bon Docteur Belloc, rien de plus souverain contre la colique. A présent, il faut que tu te reposes un peu. Va t’étendre sur ma couche de fortune. L’église est abandonnée comme tout le village; son abside me sert de laboratoire de photo. Pendant ce temps, je vais examiner le contenu de ta charrette.

En s’allongeant sur la litière malodorante, le jeune homme sentit tous les muscles s’endolorir en se détendant enfin - après tant de jours de marche, de chevauchée bancale, de crispations nerveuses. Mais il ferma les yeux, et finit par s’assoupir.

Il fit alors un rêve court qu’il ne devait jamais oublier:

La flèche de Notre-Dame de Strasbourg, il ne la connaissait que par les cartes postales de cousins alsaciens de son protestant de père, qu’on épinglait dans la salle d’eau de la cure de la rue Picot – à l’abri des regards d’éventuels visiteurs catholiques. Mais cette fois, l’alchimie orographique des songes l’a métamorphosée en tour de basalte noire, trouée de baies clochères enflammées – le crépuscule est rouge sang. Elle devient tout de suite identifiable, jaillissant de la masse ocrée des toits de la vieille ville, dont les rues sont sinueuses, et les vitrines commerciales surmontées d’enseignes en allemand (auf gothischesdeutsch). Luc-Nathan évolue entre elles avec la sensation de flotter sans toucher le sol. Entre ses cuisses, il n’y a plus la pauvre monture. Mais devant lui, roule un fourgon mortuaire tiré par de meilleurs chevaux à crins dorés, que fouette un croque-mort très pressé, coiffé d’un haut-de-forme saupoudré d’or en paillettes carnavalesques. Le brimbalement intempestif du corbillard sur le pavé fait rebondir le cercueil à chaque virage.

Mais à quoi, O Eternel, peut ressembler de face ce cocher d’enfer? Et qui est le mort?

Au réveil de Luc-Nathan dans la chapelle désaffectée, son «sauveur» lui massait les membres d’une étrange façon, puis le demanda de poser pour un portrait en pied dans le petit hémicycle de la chapelle où il avait accroché une tenture en velours.

-          Miracle, tu ne boites plus! Tu es un beau jeune homme, tu aimes les filles?

-          Je n’aime que les filles, Monsieur. Monsieur?

Le pilleur de cadavres éclata de rire:

-          Tu ne sauras pas mon nom, et je ne te demanderai pas le tien. Mais je m’en vais développer tout de suite le film pour que tu puisses emporter un tirage. Tu le montreras plus tard à tes dulcinées en leur disant: regarde, j’ai été un blessé de guerre, un vrai héros…

Le soir tombait, lorsque Luc-Nathan Lebief s’apprêta à reprendre sa route. Le cheval était remis d’aplomb, mais la remorque avait été sensiblement allégée.

-          Et le prix de mon argenterie?

-          Je l’évalue au doigt mouillé, celui qui repère la direction du vent. Ou alors à la peur des braves gens quand ils préfèrent vous céder tout. Mon prix fiston, c’est le tarif ordinaire d’une photographie. Je suis un professionnel syndiqué. Et puis il y a eu mon médicament…

-          Quoi, cette saloperie de cachet noir qui me reste en travers de la gorge?

L’inconnu haussa les épaules:

-          Bon, reste dehors. Je vais chercher quelques sous pour que tu aies de quoi manger lorsque tu auras trouvé une auberge, et si ton estomac s’est rétabli.

Il ne se rendit pas compte que Nathan le suivait à pas de loup, jusqu’à la cavité sous l’autel où il thésaurisait ses propres trophées. L’homme en noir n’eut pas le temps de pousser un cri: la lame d’un poignard oriental (subtilisé à quelque commerçant indochinois du port de Marseille) lui transperça la nuque jusqu’à la glotte.

Laissant là le canasson, le grand-père de Loïc et Hérold Lebief, enfourcha la bicyclette du photographe, dont il avait détaché le porte-bagages: plus besoin d’une sacoche, car ses nouveaux trésors étaient enfouis dans les poches intérieures de son veston – un matelas de Papiermarks et de Rentemarks, de bons convertibles à l’effigie de Guillaume II.

La nuit de juin était étouffante et lourde, mais Luc-Nathan avait le cœur léger, en cinglant cette fois vers Nancy puis Colmar, vers L’Elsass-Lothringen où il allait enfin revoir son irrésistible espionne et se faire une situation. Il ne savait pas l’allemand, et alors? N’était-il pas un protestant du midi de la France, un enfant de persécutés?

Au petit matin, le jeune meurtrier aperçut enfin le ballon des Vosges – dominant les mamelons gréseux du versant lorrain. Après avoir franchi le col du Bonhomme par des sentiers forestiers, il rejoignit la route et poussa un cri de joie: un panneau indiquait en graphie allemande Kaiserberg, Kolmar, Mulhausen! Il avait réussi à traverser les lignes incognito… Il ne lui restait plus qu’à bifurquer vers le nord en direction de Strassburg.

Mais sa jubilation fut peut-être excessive, car elle fit sur lui l’effet d’une syncope. Luc-Nathan tomba de sa selle, hoquetant, poussant des râles. Son ventre se mit à vrombir de gargouillements nauséeux. De sa crinière blonde, un filet de sueur poussiéreuse goutta jusqu’à la pointe de son nez d’épervier. Péniblement, il se redressa sur ses genoux et recracha par terre un morceau de charbon - une demi-lune noire comme du basalte.

En un éclair, il revit les deux protagonistes de son cauchemar strasbourgeois: le cocher du fourgon funèbre avait la nuque adipeuse de l’inconnu qu’il avait égorgé dans une église abandonnée de la Meuse. Quant au cadavre qu’il trimballait, c’était celui d’une femme.

Il comprit que Varvara était morte.

03/01/2009

Un verre d'or bleu contre un plant de sorgho

 

 

 

 

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Voilà, le rituel des souhaits champagnisés est derrières nous! Il faut dire qu’il avait un drôle d’arrière-goût, le dom Pérignon, à la fin de l’an 2008. La gueule de bois qui s’en suivie aussi… Même le pur malt d'Ecosse, avec vingt ans d'âge, nous inspirerait cette semaine des haut-le-cœur. Nous ne soupirons plus qu'à boire de l'eau! Et de l'eau claire, s'il vous plaît!

 

De l'eau dite publique, universelle, à laquelle l'humanité entière a droit, si l'on ose encore se référer aux droits de l'homme. C'est l'eau qui provient du robinet de la cuisine, puis vous énerve insidieusement quand vous êtes couché, vous fait relever deux ou trois fois car vous ne savez serrer convenablement la manivelle chromée en forme de petite tête de mouton. Oui notre vieux robinet domestique. Cette eau divine, car naturelle, flue aussi de la fontaine de la place du hameau de Savuit, au-dessus de Lutry. Elle chante la nuit. De même, elle jaillit, en source biblique, du flanc d'une falaise de nos Préalpes. Ah! la saveur des gouttelettes recueillies à la sauvette au pied de la cascade de la Pissevache, près de Saint-Maurice, quand le printemps a fait fondre les neiges d'en haut, et que la Salanfe redevient nerveuse!

 

On se dit que les eaux minérales en bouteille, c'est du pipi de chat, qu'elles soient calciques, magnésiennes ou bicarbonatées; effervescentes ou non. Et les experts en écologie m’assurent que si j’en bois, je fais rouler des milliers de camions pollueurs à travers ma belle Europe! L’eau d’ici, celle que j’ai (encore) la chance d’avoir à portée de main et des lèvres, est certainement la meilleure. Voilà un adage que tous les citoyens de la terre aimeraient s’approprier.

 

 

C'est dire toute l'importance de l'eau dans la destinée des hommes et des femmes. Dès leur naissance, elle occupe 75% de leur poids immédiat. Un peu comme celle des mers - dont la composition saline est presque identique à celle du plasma humain - recouvre, affirment les meilleurs géographes, 75% de notre planète, qu'il nous faut désormais regarder tel un Léman sphérique et bleu aquamarine, parfois bleu roi, d'autres fois vert émeraude, et sur lequel les six continents forment un cortège distancié. Un très modeste archipel. L’homme, quel qu'il soit, et de quelque pays qu'il vienne, a toujours soif. C'est la loi la plus naturelle de son corps - l'esprit suit, par la force des choses. Il doit boire environ un litre et demi par jour, même s'il n'a pas la gorge desséchée. Il est condamné à le faire afin de favoriser l'élimination des résidus inavouables de son corps, hydrater sa peau, prévenir le vieillissement de son épiderme.

 

Or l'homme du Nord a la chance de pouvoir faire cela s'il est un riverain, s'il est propriétaire des berges du ruisseau en amont. L'homme du Sud, qui est en aval, ne récolte le plus souvent qu'un filet d'eau qui tarit au bon gré du capricieux riverain d'en haut. Il en récolte quelques écorchures d'oranges ou de mandarines de Noël. Parfois une vieille charentaise mangée de mites, qui lui servira peut-être d'oreiller, ou de doudou pour son fiston. Ne serait-ce que pour consoler la soif du petit bonhomme, quand la saison des pluies, en Inde ou en Ethiopie, est finie, et que les ruisseaux de fortune se dessèchent. Quand la plantation de sorgho est morte.

 

On nous dit aussi que l’eau, même ordinaire a un prix qui monte en flèche, bientôt coté en bourse. Qu’à l’instar du Pactole de Midas (le roi légendaire aux oreilles d’âne) elle est sur le point d’être évaluée en carats d’or. Et c’est ainsi que, dans ce nouveau marché de l’or bleu – comme dans tous les autres – «le Nord va mieux que le Sud».

 

L'humain occidental, avec les 150 litres qu'il consomme chaque jour, n'en ingurgite pour sa soif naturelle qu'un pour cent seulement. Ses lavabos déversent cinq litres, sa chasse des WC onze, sa douche quatre-vingts, son lave-vaisselle septante, son bain en baignoire jusqu'à deux cents... Et il suffit d'une coupure d'eau matinale, qui ne durera qu'une demi-heure, pour qu'il hurle de rage et se mette en quête d'avocats. L'humain du tiers-monde, lui, aimerait aussi hurler et chercher des appuis. Il ne les trouve pas, et sa voix s'égosille dans la nuit de sa débine, de sa faiblesse qui le rend violent quand il aspire à boire un peu d'eau qui viendrait du Jourdain, ou de ruisseaux qui déferlent au nord d'Israël, depuis le Mont-Liban. Il les entend, il les aime. Mais tout accès à ces promesses désaltérantes lui est interdit. Pendant ce temps, à Bénarès, dans le fleuve Gange qu'empuantissent des corps d'humains et de chiens à moitié calcinés, flottant dans l'onde vaseuse entre toxiques de plomb et de cadmium, plusieurs milliers d'hindous se lavent le corps, afin de se purifier l'âme. Ils conserveront, en une fiole, un dixième de litre du poison sacré. Et le boiront, rituellement, et à fines doses, aux heures graves et aux moments heureux. Quitte à en mourir.

 

Vite, garçon, un verre d'eau claire du robinet. (Retenez-le pour l’addition, pourquoi pas…) Mais de l’eau du lac de Bret, ou de la Torneresse, près de l'Etivaz. Car de ces deux lieux romantiques peuplés de hérons cendrés ou de bergeronnettes provient une douce eau potable qui alimente une partie de l'agglomération lausannoise.

 

En en buvant, je me laverai peut-être de ma mauvaise conscience…