21/05/2009

Jouer avec le sable

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En nos régions alpines, le sable fin naturel affleure rarement les nappes d’eau. Certes, on en trouve au bord du lac de Neuchâtel, sur la grande plage publique d'Yvonand - où des haut-parleurs ne diffusent que de la variété allemande. Et un peu plus à l'ouest, dans certaines criques sacrées et secrètes, où le Vaudois du Nord se rend en été avec la discrétion de la couleuvre, par crainte qu'un touriste en chemise hawaienne ne les repère.

Autour du Léman, les modestes rivages sablonneux grèges des Grangettes, vers Villeneuve, d'Excenevex, en France, sont eux aussi des lieux de détente et de décongestion. L'estivalier aux pieds nus y est surpris de ne point se tordre les orteils sur des galets en allant faire trempette dans de l'eau qui est douce - les sables véritables doivent avoir obligatoirement une saveur marine, une odeur d'huître, ou de palourde desséchée.

Quand un grain entre dans tes yeux, brave baigneur, ça pique fort. Sur ta langue, c'est salé. Au bord de la Méditerranée ou des océans, ces mêmes sables forment de vastes bancs rectilignes que le flux et le reflux des eaux ont défroissés pendant la nuit. Défroissés et aplanis comme seule une pâtissière du Gros-de-Vaud pourrait le faire à l’aide d'une pâte à gâteau, ou une repasseuse de Moudon sur un couvre-pied d'édredon.

Or le vacancier modèle se fait une joie infantile de démolir ce splendide cadeau nocturne de la mer. Il y imprime la trace de ses deux gros nougats à cinq branches. Les petits petons de sa fiancée Valentine suivent, en zigzag. On décrypte dans les entrelacs l'ébauche d'une histoire d'amour qui hélas finira mal: les crèmes à bronzer ont souvent des relents inconvenants. Elles en ont brisé des ménages! Mais à la nuit tombante, voilà déjà la mer de Jacques Prévert qui vient tout effacer.

Palette de l'arénophile

Les collectionneurs sont des êtres que ravage un joli virus qui grignote méthodiquement leurs méninges puis grimpe jusqu'au cervelet. Il y en a qui thésaurisent les étiquettes de crème de gruyère: on les appelle les microtyrosémiophiles; d'autres préfèrent les étiquettes de fond de chapeau: bonjour les capillabélophiles! Ceux qui vouent leur existence à la collection de sables provenant de tous pays, et les mettent en valeur dans des tubes en verre renversables à la façon des sabliers, sont les arénophiles.

Cette matière fascinante, tout à la fois sèche et fluide, raconte par elle seule l'histoire des continents, leur dérive et leur diversité: quand le sable est blanc, il est grec, mexicain ou de Floride. Noir, il est guadeloupéen, sicilien, ou de Tahiti. Rouge, le voilà australien, saharien, américain des déserts. En France, il est ocre dans le Lubéron (où il n'y a pas de mer), bisque à Biarritz, amande blanchie aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

Dans le bac à sable du jardin pour mioches de mon quartier, à Lausanne, il avait une teinte de caramel attiédie, mais quand nos petits doigts le portaient à nos lèvres, il  avait un goût de fourmi écrasée.

Ecritures balnéaires

Sur le sable des plages de l'été, on peut dessiner du bout de l'index des formes imprévisibles, surtout si l'on est désœuvré, et qu'on n'a pas envie d’entamer le deuxième chapitre du best-seller recommandé avec ferveur par les meilleurs chroniqueurs des journaux les plus recommandables. On peut y retracer, comme le chanteur belge Adamo, le visage d'une bien-aimée.

Ou, à l’instar de Jésus, des signes énigmatiques que seul le ciel comprend. La femme adultère était aux abois quand elle vint se blottir contre son épaule, car les défenseurs de la loi de Moïse voulaient la lapider à mort. Que signifiaient ces idéogrammes christiques, probablement liées à la sagesse du pardon mais que les témoins oculaires n’ont pas eu l’idée de reproduire? 

Les analystes les plus farfelus jurent que leur mystère se libérerait via le karma oriental, d'autres par les symboles du silence - puisque Jésus n'aurait voulu transcrire les choses que par la voie orale. Une troisième approche affirme, avec poésie et, en passant par de hautes joutes théologiques, que l'homme de Nazareth voulut ce jour-là relier la femme meurtrie au limon ancien. Lui offrir une renaissance.

Trois siècles et demi plus tard, saint Augustin, baguenaudant et philosophant sur une berge sablonneuse de son Maghreb natal, rencontra un enfant qui voulait transvaser l'eau de toute la mer, rien qu'avec une coquille, dans un trou minuscule qu'il avait lui-même creusé sur la rive.

- Tu n'y arriveras jamais, fit le patriarche.

- Toi non plus, rétorqua l'ange, si tu tiens absolument à résoudre le mystère de la Sainte Trinité. Ta tête, c'est ce trou dans le rivage. Le mystère, c'est la mer.

Jouer avec le sable rend humbles même les dieux et les saints.

 

17/05/2009

Le crime impuni de Maracon

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1949. Le dimanche 19 juin de cette année-là, après le crépuscule et en contrebas de la route de Palézieux, un paysan découvre les corps de deux jeunes femmes assassinées quelques heures plus tôt: la putréfaction les a épargnées, et le ruisseau du Corjon gargouille bucoliquement autour de leurs chevelures défaites. Des oiseaux trillent dans la frênaie. On se trouve sur le territoire communal vaudois de Maracon, mais le canton de Fribourg est limitrophe. Et ces demoiselles Marie-Thérèse Bovet et Hélène Monnard sont Fribourgeoises. Des filles «de bonne conduite», âgées respectivement de 18 et 17 ans. La première travaille dans une boulangerie de Semsales, la seconde est couturière dans la même commune. Elles n’ont pas été violées ni volées – les sacs à main n’ont pas été délestés de leurs centimes jaunes. Mais elles ont été abattues par une arme à feu de petit calibre, puis achevées avec une brutalité rare par un instrument contondant. Peut-être une manivelle d’automobile.

Telles sont les premières observations des émissaires de l’identité judiciaire, débarqués de Lausanne. Par le truchement d’un reporter de la même ville, et dont les révélations essaimeront jusqu’en des journaux français et anglais où la tendance est de pousser le tableau au noir, on apprendra sur cette affaire des détails qui mettront en relief avant tout les impérities des polices vaudoise et fribourgeoise. Leur mauvaise coordination, leurs rivalités burlesques, leurs orgueils respectifs. Mais rien de plus.

 

Dans ce pays aux mœurs calmes, on n’aime pas les faits divers retentissants. Les tollés régionaux suscités par le livre de Jacques Chessex sur l’immolation «pour l’exemple» d’un Juif à Payerne en 1942 nous l’ont récemment démontré. Perpétré sept ans plus tard, le double crime de Maracon avait choqué davantage. Plus particulièrement, on s’en doutait, celle de la campagne valdo-fribourgeoise. A l’embrouillamini policier, et aux informations à hue et à dia de la presse, succéda le ouï-dire local, dont le venin fut plus insidieux encore: souffrance des familles concernées - qui continuent de fleurir aujourd’hui la sépulture des deux victimes au cimetière de Semsales. Malaise de l’entourage des personnes qui furent présumées coupables du forfait, ou déjà soupçonnées - ce qui est pire dans une contrée isolée qui se complaisait depuis des siècles dans son isolement, où l’on se saluait quotidiennement avec amitié. Du jour au lendemain, voilà qu’on s’ignore et qu’on se fuit. Tout le monde suspecte tout le monde, la solidarité villageoise vole en éclats. La rumeur pourrit l’atmosphère. Elle vise tour à tour un boucher, un prétendant éconduit, un paysan du coin féru de lectures malsaines, un notable important, et même un homme d’église que d’aucuns jugent du coup trop papelard pour être «honnête». Que de pistes éparses! Si soixante ans après il n’est pas décédé, l’assassin court toujours…

 

 

Ce fait divers de 1949 se révéla un véritable nid à échardes. Il enfiévra tellement les esprits, que les autorités en plombèrent le dossier, tel un secret d’Etat! Il a fallu attendre le printemps 1999 pour que journalistes, historiens et documentaristes y aient accès. Ceux qui auparavant l’en approchaient étaient rembarrés, ou menacés de procès. Cinquante ans pile après le massacre au bord de la rivière, chacun pouvait enfin consulter sans entrave les traces écrites du crime de Maracon aux archives cantonales.

Le cinéaste vaudois Stéphane Goël y a puisé en 2003, pour une émission de la TSR, un documentaire socio-ethnologique qui donne aussi la parole aux sœurs et frères des deux filles assassinées. En 2006, l’historienne bulloise Micheline Repond a publié un livre retraçant les péripéties de l’enquête. Mais dans ce cas comme dans le précédent, cette affaire ne ressemble qu’à un «bon polar à rebondissements». A une fresque qui ne jette des lumières intéressantes, utiles,  que sur  le climat social de l’après-guerre dans nos campagnes.

Ainsi, même après ce demi-siècle quasi horodaté, un trouble initial demeure: qui a tué ces gentilles demoiselles? Et pourquoi?

09:51 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (6)

14/05/2009

La tour Eiffel: quelques curiosités

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C’est ce vendredi 15 mai qu’on fête son 120e anniversaire. Le monument qui, pour le monde entier, symbolise la France et sa capitale, vient d’être repeint pour la 19e fois. Depuis son inauguration, le 31 mars 1889, la tour Eiffel a reçu quelque 243 millions de visiteurs. En gros, six millions par an.

 

Autres chiffres:

Elle mesure 300 mètres (324 mètres avec l’antenne). Pour son assemblage, il a fallu 12 000 pièces métalliques et 2 500 000 rivets. Elle pèse 10 100 tonnes. Edifiée en 26 mois, elle avait coûté 7 800 000 francs de l’époque, mais Eiffel, en gestionnaire de génie, la rendit tôt rentable et parvint à rembourser les actionnaires en une année seulement.

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Si elle a été courageusement promue et financée par le célèbre constructeur qui lui a donné son nom, elle a été imaginée et calculée par les ingénieurs Emile Nouguier et Maurice Koechlin (d’origine zurichoise) et l’architecte Stephen Sauvestre, qui ont vendu leurs parts du brevet en 1894.

Or on oublie souvent qu’elle avait failli s’appeler la tour Boenickhausen, le véritable patronyme de Gustave Eiffel, descendant de drapiers allemands installés dans le quartier du Marais au début du XVIIe siècle. En optant pour le nom d’Eiffel, plus facile à prononcer par les Parisiens, il rendait aussi hommage à la terre de ses lointains aïeux rhénans, le plateau de l’Eifel, près de Cologne.

En remportant en 1886 le concours de l’Exposition universelle, pour le centenaire de la Révolution française, le projet d’Eiffel souleva une tempête de protestations dans le milieu des arts et des lettres: Maupassant, Dumas Fils, Gounod, Leconte de Lisle, Meissonnier et quelques autres signèrent dans les gazettes une pétition qui jugeait l’érection d’un tel édifice monstrueux, enlaidissant.

Huysmans le comparait à un «suppositoire solitaire», à «un chandelier creux».

Léon Bloy à «un lampadaire véritablement tragique».

Verlaine à un «squelette de beffroi».

 

Autres anecdotes:

 

-      La première femme qui fit l’ascension des 1665 marches de la tour Eiffel, en 1889, fut une certaine Madame Sommer, de Paris.

 

-      Sur le registre ouvert au public durant la première exposition universelle, on lut d’amusants commentaires: «Pour une fois, je suis au-dessus de mon colonel», signe un caporal du 24e R.I. «Plus je vois la tour Eiffel, plus je reconnais l’inutilité décourageante des hauts talons», écrit Bloumette, piqueuse de bottines. «Du haut de cette tourelle, je vois le dos de l’hirondelle» (Adam Louis).

 

-      En 1912, un tailleur de Longjumeau expérimenta, à partir du premier étage de la tour, un costume d’homme-oiseau doté de voiles en caoutchouc et de courroies de cuir. En s’écrasant sur le sol, il fit un trou de 37 cm.

 

-      Pour le 85e anniversaire de la tour Eiffel, une éléphante du cirque Bouglione en grimpa les marches jusqu’à ce même premier étage. A pattes.

 

-      Parmi les nombreux suicidaires qui ont enjambé ses rambardes, les annales retiennent un miracle. Le cas d’une chanceuse anonyme, que la presse baptisa Christiane. Le 6 novembre 1964, elle atterrit, après un saut de 57 mètres, sur le toit d’une Dauphine qui amortit le choc, ce qui lui sauva la vie…