13/05/2009

Traditions nuptiales du mois de mai

Le Vaudois moissonne en août, vendange en octobre, s’offre le dernier iPhone tactile avant Noël, et ne se marie qu’au printemps. A la saison des asperges. Héritée de ses géniteurs, cette coutume devient une loi absolue. Découle-t-elle de l’énergie thermique ambiante qui d’avril à mai fait s’accoupler chats de gouttière, lièvres et bouquetins? La question reste ouverte, mais, avec Pierre Louÿs, je crois que «l’amour humain se distingue du rut stupide des animaux par deux fonctions divines: la caresse et le baiser».

 

En être civilisé, le Vaudois refrène ses pulsions. Il ne se montre que caressant et bécotant. Surtout si sa promise - attifée en haie d’aubépines - se voile du blanc lilial de la virginité. Et qu’au premier banc de l’église, une aïeule par alliance aux yeux de mygale le jauge: il n’est pas vêtu de l’habit rituel à basques sur col plastron en piqué, mais d’un col mao sous un deux-pièces en lin imprimé de motifs groseille! Ses mocassins beiges sont d’un vulgaire! Sa coupe gominée en houppe torsadée l’apparente au grèbe huppé des roselières d’Yvonand. Et il a oublié d’éteindre son portable. Quoi de plus gênant que le klaxonnet d’un SMS à l’instant culminant où la mariée va dire oui devant Dieu?

 

Avant la bénédiction nuptiale (qui a lieu invariablement dans une église romane: Saint-Sulpice, Romainmôtier, «pourvu qu’elle soit pittoresque»), le mariage civil ne réunit autour des conjoints que leurs témoins. Le pétabosson a ceint l’écharpe verte et blanche de sa fonction. Son timbre monocorde entonne le libellé du contrat sous les plinthes de l’Hôtel de Ville. Il n’ose plus l’étoffer d’une touche personnelle, et sa ronde couperose s’en navre: jadis, il pérorait la moindre, lisait un cantique, une fable de La Fontaine.

Or il a même dû renoncer à un bel épithalame de Ramuz, à cause d’une strophe où il est question d’un banc conjugal devenu litigieux depuis l’émancipation de la femme, les épousées n’y étant invitées à s’asseoir qu’au crépuscule de leur vie.

La haute poésie a cédé le pas à de la courtoisie élémentaire. Ou rudimentaire, c’est selon.

 

09/05/2009

Victor Hugo aux pays des Helvètes

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1869. Le 13 septembre de cette année-là, un fringant barbu-chenu se fait acclamer triomphalement en gare de Lausanne. La foule dense crie «Vive Victor Hugo! Vive la République!» Il s’agit bien de l’auteur de Notre-Dame de Paris et des Misérables. Du républicain français qui a bravé son empereur en le surnommant «Napoléon le petit». Il est en exil à Guernesey pour un an encore, et voilà que des Suisses démocrates de langue française l’accueillent comme le représentant le plus glorieux de la France du XIXe siècle. Il vient de publier L’Homme qui rit, lui qui obstinément refuse de sourire pour son photographe attitré Collot (un prophète, ça ne sourit pas). Mais c’est en tant que défenseur des droits de l’homme qu’il est l’invité d’honneur du Congrès de la paix. Son discours d’ouverture restera dans les annales du pacifisme: «Citoyens, vous avez eu raison de choisir pour lieu de réunion de vos délibérations ce noble pays des Alpes. D’abord, il est libre; ensuite, il est sublime. Oui, c’est ici, en présence de cette nature magnifique qu’il sied de faire les grandes déclarations d’humanité, entre autres celle-ci: Plus de guerre!» Le congrès se déroule, jusqu’au 18 septembre, place Saint-François, dans les lambris du Casino de Derrière-Bourg, un bâtiment à colonnes doriques qui avoisine l’église. A cette occasion, Victor Hugo déclarera que cette place est une des plus belles du monde! Précisons que monumental Hôtel des Postes n’y bouchait pas encore la vue du Léman…

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Durant ces cinq jours, séjourne-t-il au Beau-Rivage d’Ouchy, où notre peintre national Ernest Biéler l’aurait surpris tutoyant un coucher de soleil sur le Salève? Ou dort-il à l’Hôtel Terminus, plus prosaïquement vers la gare centrale? Cent quarante ans après, ces détails contradictoires relèvent de l’anecdote, mais chez Hugo comme chez Napoléon (le premier) ou, plus tard, chez un Churchill, un Chaplin, la petite histoire devient aussi intéressante que la grande.

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Ce n’était pas la première fois que l’écrivain venait à Lausanne. Premier «saut initiatique» à vingt-trois ans, pour se ressourcer comme tant d’autres préromantiques à la souveraineté de mère Nature. Plus remarquable et inspirante est sa visite de la capitale vaudoise en 1839. Une escale. Avant elle, il a exploré la Suisse rhénane, Zurich, Lucerne et le Pilatus, Berne et le Rigi, Fribourg, puis le château de Chillon et Vevey. Ce circuit helvétique de vingt jours s’inscrit dans un périple «virgilien» plus grand, qui passe par plusieurs provinces de France, par la Belgique aussi. Sa maîtresse Juliette Drouet l’accompagne. Dans la besace du flamboyant trentenaire, un carnet de dessins et de notes, qui lui permet d’emmagasiner des images instinctives et des émotions, tel «un antiquaire rêveur». Il y puisera plus tard beaucoup de sa fantaisie romantique. Il écrit de longues lettres à des proches, toutes mordorées de descriptions hugoliennes grand cru, et qui seront publiées dès 1842 sous un titre extensif: Le Rhin. Mais Pierre-Olivier Walzer réunira en 1982, à L’Age d’Homme, celles qui concernent surtout notre pays dans un poche intitulé Voyages en Suisse.

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De Vevey, Victor Hugo ne retient que trois choses. «Mais ces choses sont charmantes: sa propreté, son climat et son église.» Il s’agit de l’église Saint-Martin, un édifice trop martial à son goût. Et que la Réforme protestante a hélas «rapetissé, raboté, balayé, défiguré, blanchi, lustré et frotté». Les rives veveysannes - très en friche au début du XIXe siècle –, et leur civilisation lacustre le séduisent davantage: «A l’ouest, vers Genève, le lac, perdu sous les brumes, avait l’aspect d’une énorme ardoise. Des bruits de voix m’arrivaient de la ville, et je voyais sortir du port de Vevey un bateau allant à la pêche. Ces bateaux pêcheurs du Léman ont une forme que le lac leur a donnée.»

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A Lausanne, il scrute d’abord le ciel depuis la terrasse de la cathédrale, ainsi que les nuages que la nuit froide élonge infiniment vers l’horizon, au point qu’ils «s’aplatissent et prennent des formes de crocodile (!)». Quant à l’église, il la préfère de nuit: «La lune est un cache-sottises des architectes. La cathédrale de Lausanne a besoin de lune.» Et la ville «n’a pas un monument que le mauvais goût n’ait gâté. Toutes les fontaines du XVe siècle ont été remplacées par d’affreux cippes de granit, bêtes et laids.» Encore une fois, c’est le protestantisme qu’il fustige. Non pour son culte, mais pour son esthétisme réducteur.

Il voyait tout en trop grand? Normal, c’était Victor Hugo.

 

 

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06/05/2009

La guêpe est-elle un enfant du Bon Dieu?

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Scénario ordinaire de la belle saison: vous êtes attablé avec des amis sous un cerisier tout blanc. Le jardin sent l’oseille sauvage, l’herbette est constellée de boutons d’or, le vin clairet est rafraîchissant et la tourte au chocolat onctueuse. L’esprit est à la gourmandise, à la poésie peut-être. Et c'est à cet instant de bonheur partagé que la saloperie de bestiole survient.

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Je parle bien sûr de la guêpe - du latin vespa, en vieil allemand wefsa, en allemand d'aujourd'hui Wespe, en anglais wasp. J'ignore comment cela se dit en bantou ou en indonésien, mais ça doit sonner aussi désagréablement: avec lettres sifflantes et fricatives. Bref, partout dans le monde, la guêpe s’annonce indésirable rien que par la consonance de son nom.

 

Elle ne ronronne pas comme l'abeille, elle vrombit. Et quand elle se met en grappe avec ses sœurs, ses cousines, ses arrière-petites-nièces et ses tantes, de manière à former un guêpier, la musique qui émane de l’effrayant attroupement (en tignasse de sorcière) a des tonalités médiévales. On croit entendre des instruments anciens à anche double, telle la bombarde du XIVe siècle qui est l'aïeule du basson. Ou comme le théorbe, un luth à deux manches dont le son est plus grave que le luth commun. (Remarquez qu’avec un simple violon, on peut parvenir à un effet semblable par des vibrations en double corde.)

La guêpe s'annonce par un chant tellement ancien et liturgique qu'on est en droit de se demander, lorsqu'elle nous pique, si elle n'est pas un émissaire du ciel. Et si sa piqûre n'est pas une punition divine. Sinon, elle serait l'incarnation ailée du Mal, la cruauté gratuite…

 

D'ailleurs elle ne pique pas, elle harponne. Selon la quantité de venin qu'elle injecte, elle peut même tuer: des gens sensibles du cœur et les grands allergiques sont avertis: ils conserveront jusqu’à l’automne dans leur sac à main une seringue d'adrénaline. Les plus précautionneux se sont fait vacciner déjà en avril, période où la reine des guêpes, à peine revenue d'hibernation, fonde sa colonie, et son nid extraordinaire qui est fait de pâte de bois: du carton véritable. Certains nids peuvent s'élever jusqu'à deux mètres, à la lisière de nos forêts - disons du Risoux au Jorat - et héberger une population de 40 000 âmes.

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Ainsi la guêpe, qui passe pour le plus malintentionné des insectes, serait un oiseau utile. C'est elle qui aurait inventé le papier: depuis la nuit des temps, elle racle du bois sur les arbres, enduit de salive les raclures, puis les malaxe jusqu' en faire une sorte de pâte qui a même impressionné, au XVIIIe siècle, le physicien-naturaliste René-Antoine de Réaumur. En observant les étapes intelligentes de l'élaboration d'un de ces cartons à chaussures par des hyménoptères, il a eu l'idée de proposer, à l'Institut, une fabrication du papier à base de bois plutôt qu' partir de tissus et de chiffons…

 

On décrit l'abeille jaune ocre, voire bronze, couleur de cuivre. La guêpe, elle, a un habit aux teintes plus éclatantes, plus sommaires et mieux délimitées. Elle porte une gaine de femme. Ce qu'on a appelé longtemps une guêpière, justement. Elle est définitivement jaune et noire, avec des stries régulières. Sa tête, agrandie au microscope, est patibulaire comme celle du plus cruel des assassins du Texas et de l'Oklahoma réunis. Mafflue à souhait, hérissée de poils, ce n'est pas une figure que je souhaiterais rencontrer de nuit dans mon quartier.

 

Mais sa réputation de cruelle et de nocive a été exagérée: des savants nous assurent qu’elle capture, entre juillet et août, jusqu' 4000 mouches par jour. Et, quand elle est mâle, elle se précipite dare-dare sur certaines orchidées, dont le pétale inférieur est habilement orné d'un dessin jaune imitant une guêpe femelle. Deux boules de pollen invisibles se collent aussitôt à ses tempes d'amoureux. Et quand, un peu plus tard, le galant butinera une autre orchidée de la même espèce, il lui transmettra la semence sacrée, sans le savoir.

La guêpe est donc un agent essentiel de la pollinisation, de la biodiversité. Un messager des fleurs. Oui, un enfant du Bon Dieu.