14/07/2009

Le Chambord de Rossinière fut l’œuvre d’un fromager

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Le poète Claude Roy compara l’ultime demeure de son ami Balthus à un temple nippon, à une «caravelle échouée sur une montagne».

Il est vrai que le Grand-Chalet aux 113 fenêtres en impose par son ampleur royale, son excentricité ufologique - comme dirait un spécialiste des OVNI: il est trop monumental pour ce Pays-d’Enhaut dont les mi-monts mamelonnés n’encadrent que des maisons de dimension modérée.

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Est-il tombé du ciel, quand bien même sa technique de construction est traditionnelle? Non, c’est un des plus vieux chalets de Suisse. Il a été édifié en 1756 et son premier propriétaire n’avait rien d’un roitelet lunatique: paysan, notable et juriste, David Henchoz avait tellement les pieds sur terre - même s’il passait pour un lettré - que son souci premier alla à ses fromages.

Leur commercialisation faisant florès, il imagina une cave pouvant réunir 600 meules de gruyère, ce qui détermina une superficie au sol par-dessus laquelle sa future demeure devait être érigée en proportion - sous peine de ne plus ressembler à un chalet. Voilà pourquoi ces 27 mètres de façade sur cinq étages, et ce toit en pans brisés de 200 m2.

Ce chef-d’œuvre de l’architecture alpestre a surtout la gloire d’avoir été échafaudé et chevillé par des maîtres artisans du bois qui respectaient le bois. Aujourd’hui, dit le charpentier Jean-Pierre Neff, un enfant du pays, «les machines ont remplacé bien des outils manuels, mais peut-être avons-nous trop voulu adapter le bois aux machines et non les machines au bois.»

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Avant d’être racheté en 1977 par Balthus, qui, jusqu’à sa mort à 93 ans en 2001, invitait des célébrités et des géants comme Fellini, le Grand Chalet de Rossinière s’était déjà débarrassé de ses odeurs de fromage au milieu du XIXe siècle pour devenir un hôtel. Y débarquaient en diligence des Anglaises à ombrelle et épagneuls. Mais aussi Victor Hugo, Léon Gambetta, Alfred Dreyfus…

Dans les années septante, une de nos lectrices, Madeleine Dagli y jouait au ping-pong avec ses frères devant des buveuses de darjeeling.

 

08/07/2009

Sous les ombres du Jura, couve le feu de Pittet-K

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Dix ans après la mort de ce grand peintre tragique vaudois, la Galerie de Ballens* nous rappelle à la fulgurance de ses portraits, et à sa personnalité intimidante. Elles sont consignées dans un album d’impeccable facture qui raconte un destin artistique inhabituel dans notre contrée: Maurice Pittet-K qui en était issu l’aimait - trop puissamment peut-être – pour ses aubes indigo s’épanchant sur Juriens, ou pour des sortilèges qu’il détectait en sourcier dans les bois de Bretonnières. Il en faisait jaillir des figures et des regards meurtris, des tableaux rougis au rasoir qui effrayèrent.

Bertil Galland, qui est le contraire d’un Béotien, y a admiré «une vaste connaissance du pays et des hommes», mais aussi «une singulière dynamique du refus, à la limite de l’autodestruction». Bien senti: Pittet-K se détruisait lui-même en peignant.

-         Oui, Salem, je suis seul devant une glace grossissante. Je m’y tue et me retue.

Dans le même livre rétrospectif, Charles-Henri Favrod, qui l’avait exposé à l’Elysée, associe sa peinture à la photographie (autre alchimie spéculaire), car elle renvoie «la vie d’arrière en avant, en révélant la vie profonde.»

Et le sculpteur Laurent-Dominique Fontana, qui mêle ses travaux récents aux siens à Ballens, entend encore ses «terribles cris silencieux», et que ses toiles ont fixés comme des vertiges.

Pittet-K, écrit-il, «mourut presque oublié et solitaire, au pied de son escalier».

 

L’homme était intimidant, car à force de se mirer pour s’anéantir, il s’intimidait lui-même. Une musculature de taureau astrologique - celui qui charge, dans les imageries du zodiaque. Un front bosselé de prophète, des pupilles vibrantes et bleues comme l’âme du feu. Son accent vaudois était rocailleux, sa voix cendreuse. En peinture et dans la vie, il avait une préférence pour le lourd, le cru le gauchi. Pour la tache. Il vomissait la nuance. Un timide en somme, et qui s’aimait parfois, quand son «visage était un masque habité par quelqu’un d’autre ».

Galerie Edouard Roch, Ballens, jusqu’au 16 août 2009.

 

04/07/2009

A Vidy, on nageait par hygiène

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Joyau de l’art fonctionnaliste, les bains lausannois de Bellerive, au bord du lac, furent conçus en 1934, année de crise économique.

 

 

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1914. Au printemps de cette année-là, une campagne de propagande prophylactique incite la population lausannoise à fréquenter assidûment le littoral de Vidy, entre les berges de Cour et l’embouchure de la Chamberonne. «Il n’y a pas d’endroit mieux approprié pour une cure de soleil, écrit un médecin des écoles*. Nous recommandons à tous nos élèves, filles et garçons, de profiter de leurs après-midi de congé pour aller au bord du lac prendre un bain d’air et de soleil. Nous leur recommandons aussi de se baigner au lac; car le bain et l’exercice de la natation sont de puissants adjuvants de l’air et du soleil.»

Du coup, des Lausannois de toute génération déferlèrent sur cette bande de rivage encore étroite, sauvage, et où jusqu’alors la trempette était interdite. Pour la première fois, hommes et femmes peuvent s’y délasser en tenue menue, et nager ensemble sans passer pour des dépravés. (Des réactions pudibondes ne se feront guère attendre, il va sans dire…) Si certains y appliquent à la lettre les exercices hygiéniques promulgués par les experts municipaux, la plupart découvrent simplement les joies nouvelles de la baignade. On suspend ses hardes aux branches des feuillus, et, pieds nus, on foule aventureusement le sable rugueux et les galets. Après quoi, on s’immerge un tantinet pour se faire chatouiller par les vengerons.

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Au même endroit, un siècle et quelque plus tard, le décor s’est métamorphosé: la rive a été élargie par des travaux de drainage et d’endiguement. Bellerive est aujourd’hui un complexe balnéaire avec bassin olympique, plongeoirs, piscine pour non-nageurs, vaste pataugeoire, surface gazonnée de huit hectares, cafés, équipements sportifs et une plage de 400 m de long. C’est la piscine la plus populaire et populeuse de la capitale vaudoise. On y débarque en famille, avec bouées canard, du spray solaire au carotène pour maman, le netbook de papa et des tartines au miel. Le décor est devenu routinier, avec ses vapeurs de chlore, ses cacas de mouettes et la clarté nue du béton armé qui semble une forteresse. Les usagers de Bellerive-Plage s’y sont peut-être trop familiarisés pour ouvrir les yeux: ils sont bien au cœur d’une des plus belles réussites de l’architecture fonctionnelle moderne.

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Au début des années trente, la crise économique a frappé durement la communauté lausannoise, et sa première Municipalité socialiste entend contribuer à juguler le chômage en ouvrant des chantiers d’intérêt public – où aucune machine ne serait admise, afin de favoriser l’emploi. La création des bains de Bellerive en sera le plus exemplaire.

Un concours d’idées est lancé en 1934. Le lauréat Marc Piccard (1905-1989), de Lutry, réalise en trois ans un chef-d’œuvre de l’architecture sportive qui sera salué dans plusieurs revues spécialisées internationales. Il y privilégie le béton armé, véritable pâte à modeler, d’une souplesse exquise, fiable, pas onéreuse, et si belle. A partir d’une rotonde d’entrée, des lignes s’étirent en géométrie hélicoïdale ou ondoyante, puis en sections fines, en porte-à-faux réitérés.

En 1964, à l’occasion de l’Exposition nationale, la plage est transformée en piscines, et la distance herbue entre les vestiaires et le rivage est spectaculairement triplée.

Entre 1990 et 1993, les architectes Inès Lamunière et Patrick Devanthéry sont chargés de restaurer ce joyau du patrimoine urbain. Ils en rehausseront avec sensibilité les valeurs esthétiques initiales. Non, le béton des bâtiments protecteurs qui longent l’avenue de Rhodanie n’est pas gris carcéral. Il est nu et lumineux, souple comme une peau. La sienne aussi appelle le soleil.

(*) Geneviève Heller: «Propre en ordre», Ed. d’Enbas, 1979. Lire aussi de Martine Jaquet et Jacques Gubler: «Bellerive-Plage, projets et chantiers», Ed. Payot, 1997.

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Santé, morale et séparation des sexes

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La santé par l’eau est un traitement qui remonte au XIXe siècle. Les Suisses n’étant alors pas plus propres que d’autres, on leur ouvrit des plages au bord de leurs lacs. A Lausanne, une grève réservée aux femmes existait déjà en 1860, à Cour, à l’ouest d’Ouchy. En 1884, une cloison la sépara d’une plage annexe fréquentée par des hommes.

Un même refus de la mixité prédomina, dès 1861, aux Bains Rochat plus à l’est, entre Beau-Rivage et Denantou. Par une passerelle on accédait à un édicule en bois sur pilotis qui surplombait d’un côté un bassin pour messieurs, de l’autre un bassin pour dames. D’un aspect rébarbatif, il fut démoli en 1895, avant la construction du pimpant quai aux fleurs et aux touristes qu’on sait.

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