03/07/2009

Jean-Pierre Althaus, clown-titan en sa chrysalide

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Il est furieusement photogénique, et il le sait. Il connaît lexpressivité de ses mains, le charme de son zézaiement nuancé, tous ses muscles faciaux, et il en joue. Car le directeur de lOctogone, qui célébrera à la rentrée les trente ans de ce théâtre quil dirige depuis sa fondation, a dabord été un comédien. Et il lest resté. 

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De stature titanesque mais élastique, Jean-Pierre Althaus a surtout gardé, à 60 ans, un beau rire convulsif de lycéen.  Quelquun lui avait dit jadis: «Tu fais penser à un Michel Simon jeune.» Ce mammouth du cinéma avait démarré sa carrière en faisant des pantomimes à Paris. Or les rôles de clown ont aussi tenté Althaus dès son adolescence. Aux cours dart dramatique de Carouge, son maître Philippe Mentha ly avait fortement encouragé. Puis un jour, Max van Embden, qui avait été le partenaire du grand Grock, lui expliqua que le métier était harassant: «Il faut une heure pour te grimer, et une demi-heure pour te démaquiller»  Il y viendra quand même, mais en 2004, dans une création avec Michel Grobéty, Paradis Lapin, alors quil est directeur de lOctogone depuis déjà 25 ans et celui des affaires culturelles de Pully depuis trois lustres.  «Apercevoir Mentha dans la salle fut une des plus fortes émotions de ma vie.»

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Pour les festivités pulliéranes du trentenaire, Jean-Pierre Althaus jouera dès le 25 septembre sur sa propre scène un one-man-show de son cru quil a intitulé Le clou du spectacle est dans la boîte à outils. «Un hommage aux techniciens, mes si précieux collaborateurs, mais aussi à mon grand-père  paternel.» Etonnante personnalité, ce Marc Althaus, qui régna sur les coulisses du grand-Théâtre de Genève jusquà lincendie dévastateur de 1951, puis sur celles de la Comédie où il laissait folâtrer son petit-fils. «Personne dautre nosait entrer dans sa régie, pas même Robert Hossein quil terrorisait! Grand-papa travaillait en robe de chambre à langlaise. Il me fit côtoyer les plus grands acteurs du moment.»

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Lenfance de Jean-Pierre Althaus se déroula dans le quartier populaire des Grottes, mais son père était carrossier à Carouge. «Gamin, je connus ainsi leuphorie de rouler en ces puissantes bagnoles américaines des années soixante devenues pièces de collection: des Pontiac, des Chevrolet, des Cadillac roses. Quand mon père en garait au pied de notre modeste immeuble, ça faisait un drôle deffet dans lenvironnement ouvrier.» A la mort de ce père bien aimé en 1998, il fut ému de redécouvrir lappartement de son enfance. Il ny était jamais retourné: «Ma chambre à coucher, à jouer, avait tellement rétréci. Je men souvenais comme dun palais!» Précision: le directeur de lOctogone mesure 1 m 91.

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Se confronter aux premières années de sa vie nest pas quune épreuve quand on a une fibre nostalgique: souvenirs amusés dune grand-mère maternelle qui avait été pianiste aux armées et martelait du jazz avec des doigts costauds, tout comme les siens. «Elle, lartiste, me déconseilla de me lancer dans le théâtre au lieu de devenir carrossier comme mon père. Ou alors, il fallait que je fasse des études. Ce que je fis – par correspondance – parallèlement à ma formation et à ma carrière de comédien. Cette seule condition fut demandée aussi par mes parents. Je leur suis reconnaissant: mes diplômes universitaires mont permis daccéder à ladministration du théâtre principal de la commune de Pully et à celui de sa vie artistique. Un travail exigeant, à plein temps, et qui me captive autant que mes activités annexes de comédien et décrivain – que jai la possibilité dexercer aussi .» Tout est affaire dorganisation. Jean-Pierre Althaus  sait gérer non seulement le budget culturel dune ville importante, mais aussi sa solitude. «Jai été marié, je nai pas denfants. Pourtant jadore les enfants, ils maiment en retour. Mon côté clown naturel, peut-être. Une profession vers laquelle je machemine. La fascination que je lui porte est fellinienne, viscérale. Elle fait un peu peur. Ma retraite, cest dans deux ans.»

 

Le trac nest-il pas le dopage favori préféré des comédiens?

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www.theatre-octogone.ch

 

Redécouvrez son blog:

http://althaus.blog.24heures.ch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

1949

Naît à Genève. Père dorigine bernoise, mère Valaisanne. Partage sa jeunesse entre les Grottes et Carouge.

 

1971

Après des cours dart dramatique chez Mentha, il est engagé par François Simon (fils du Michel) comme acteur et assistant. Suivent neuf ans dactivités intenses: tournées théâtrales - aussi avec la Compagnie Renaud-Barrault, et Laurent Terzieff -  téléfilms, études universitaires par correspondance.

 

1979

Création de lOctogone. Il en devient le directeur. Neuf ans après, il est chef des affaires culturelles de Pully. Journalisme -  culturel et sportif.

 

2002

Tout en écrivant pour la scène, il publie un roman fantastique et théologique: Le mystère de Sétépen-Rê.

 

2005

Crée un spectacle de clowns avec Michel Grobéty.

 

 

 

 

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02/07/2009

Cette mythologie du tabac qui va tantôt s’évaporer

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On ne fumera plus dans les bistrots du canton de Vaud, dès le premier septembre. Le fumeur forcené que je suis trouve que c’est une très bonne chose: je me soucie davantage de la santé des autres humains que de la mienne.

En d’autres termes, je continuerai de tirer sur mes clopes et je ne retournerai plus au bistrot. Les cafés enfumés, les bars irrespirables, les brasseries à buée grise, ça deviendra du passé ; ça restera gravé en mon cœur comme un vieux souvenir de libertés un peu malsaines, mais oh si délicieuses: se faire volontairement du mal aura été une gageure impardonnable, mais irrésistible...

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Pour réfréner cette nostalgie maudite,  trop suave (salée et cendrée itou…), je me permets de republier les considérations d’un de mes invités philologues, le très érudit Genevois Olivier Schopfer, dont je n’ai hélas plus de nouvelles depuis longtemps.

En janvier 2008, dans mon blog, il égrenait le vocabulaire de la vieille tabagie française, et analysait ses influences rhétoriques sur nos bavardages ordinaires:

 

1/« Passer à tabac: frapper quelqu’un avec violence et de manière répétitive. Le «tabac» en question est à comprendre dans le sens d’une «série de coups». Ce mot vient du verbe «tabasser», un synonyme familier de «frapper». Logiquement il aurait dû s’écrire «tabas», mais un «c» est venu remplacer le prévisible «s». Et cela crée naturellement une confusion avec le «tabac» que l’on fume, mot qui vient de l’espagnol «tabaco».

«Passer à tabac» possède une origine historique.
Cette origine est controversée parce qu’elle joue sur les deux sens du mot «tabac» et qu’elle augmente ainsi la confusion.

Au 19ème siècle,  le chef de la brigade de sûreté de la police parisienne était un certain François Vidocq.
Les aventures de ce bagnard devenu policier ont été racontées à la télévision dans les années 70.
Les inspecteurs de cette brigade avaient mauvaise réputation. Selon les rumeurs qui circulaient à l’époque, ils n’hésitaient pas à aller jusqu’à frapper les suspects qu’ils interrogeaient pour leur faire avouer leurs crimes. Et lorsqu’un policier avait réussi à faire craquer un suspect de cette façon bien peu recommandable, l’histoire dit qu’on lui mettait discrètement dans la poche un paquet de tabac pour le féliciter. De là serait née l’expression «passer à tabac», qui aurait donné «tabasser».
Se baser sur l'étymologie du verbe me paraît plus fiable.
Au 13ème siècle, on disait «tabaster». Puis au 15ème siècle est apparu le mot «tabust» signifiant «bruit», «tumulte». «Tabaster» s’est alors transformé en «tabuster» : «frapper en faisant du bruit».
C’est au début du 19ème siècle que «tabuster» est finalement devenu «tabasser».
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2/ Un «coup de tabac» : dans le langage marin, orage violent et soudain.
L’expression met l’accent sur les vagues de la mer déchaînée qui cognent contre la coque du bateau.
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3/ «Faire un tabac »: avoir beaucoup de succès, en parlant généralement d’une pièce de théâtre.
Le «tabac» désigne les applaudissements qui retentissent à la fin d’une représentation. On peut aussi penser aux spectateurs qui tapent des pieds tout en applaudissant pour montrer leur enthousiasme.
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Vous voyez, tout cela n’a rien à voir avec la cigarette ! Des expressions à consommer sans modération, donc…
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OLIVIER SCHOPFER

 

01/07/2009

Ils causent peu mais n'en pensent pas moins

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Leur réputation de taiseux est ancienne. Eux-mêmes l’ont tant enjolivée qu’ils en on fait une légende qui les apparente aux Normands, les parangons absolus du ni-oui-ni-non, et de la réponse évasive: pt’êt bien q’oui, p’têt bien q’non – ce qui chez nous se traduit par «quand on sait pas, on demande pas».

Taiseux, synonyme de taciturne, n’est pas le terme approprié pour caractériser le Vaudois en société. Tout dialogue étant pour lui un martyre, il s’y résigne par des tours stylistiques tout à lui, qui relèvent de la périphrase, de l’euphémisme. D’une manie de l’atténuation diplomatique, héritée d’ancêtres qui subirent trop longtemps le joug et la censure de l’occupant bernois. Je ne crois pas à cette explication sociohistorique, qui avait pourtant inspiré en 1930 à Charles Gorgerat une plaisante formule: les Vaudois «économisent la vérité».

Je gage que leur goût pour la litote remonte à la nuit des temps. Accoutumés aux cache-caches météorologiques de leurs paysages où, comme en Irlande, la brume le dispute au soleil, ils en ont recueilli une sagesse swiftienne, voire beckettienne. Parler est une sacrée affaire: moins on en dit, plus ça prouve qu’on pense beaucoup.

Et quand la lumière de juillet est à l’orage et quand tout s’assombrit, le moins intello des paysans du Jorat se refoule en son cœur où gronde une fournaise métaphysique. Là, il n’y a plus de dialogue, ou alors avec la mort, avec l’éternité. Le jeune Pimpin prend alors les traits praxitéliens et tristes du moissonneur de Gustave Roud. Sans le savoir, il devient poète à son tour.

Mais la pluie s’est tue, et maintenant c’est le beau temps qui menace. Le vin frais se met à chanter dans les verres. On tâche d’être jovial, frivole («mais pas trop»…) On s’échappe de l’ombre flamboyante des grands écrivains sévères pour se réfugier dans les caf’conç’satiriques du bon Jean Villard-Gilles. Et l’on entonne avec lui ce couplet autocritique:

 

 

Le Vaudois, la chose est certaine,

n’aime pas les mots trop précis:

leur exactitude le gêne

sauf s’il s’agit de trois décis.

C’est l’exception quantitative!