12/08/2009

Quand Lausanne attirait de grands auteurs anglais

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L’humour britannique a toujours séduit les Vaudois. Par son cynisme aérien, battu en neige. Et par ses raccourcis aristocratiques qui le rapprochent curieusement de leurs ataviques matoiseries et litotes paysannes. Rappelons que ce sont des Anglais qui ont inauguré le tourisme alpin, quand la clé des Alpes était la région de Montreux. Entendez le château de Chillon, mythifié par le génie de Lord Byron (1788-1824), et qui devint un lieu de pèlerinage romantique très couru vers la fin du XIXe siècle.

Or c’est à Ouchy que le poète au front d’argent écrivit son épopée dédiée à Bonivard. Avec son ami Shelley – l’auteur de l’Hymn to Intellectual Beauty -, de quatre ans son cadet et tout aussi diaphane, il était descendu en été 1816 à l’Hôtel de l’Ancre (à présent d’Angleterre). Coiffés de hauts-de-forme, suant dans leurs redingotes et ballottant leurs cannes à pommeau, les deux milords zigzaguèrent le 27 juin dans les vignes pentues qui conduisaient à Saint-François pour se recueillir dans le domaine de la Grotte, où trente ans plus tôt un précurseur, un des plus illustres de leurs compatriotes, avait passé des années essentielles. L’humaniste à perruque chantillée Edward Gibbon (1737-1794) y avait parachevé sous un ombreux acacia son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain. Une somme qui influença les romantiques anglais autant que les œuvres de Rousseau. Byron y déroba une ramille de l’arbre fétiche de Gibbon. Une relique.

La Grotte se situait en contrebas du bâtiment de la banque UBS, côté sud. Sa colonnade néoclassique est le vestige d’un vaste Hôtel Gibbon qui dura royalement  de 1839 à 1920, et où s’arrêtèrent d’autres seigneurs des lettres anglaises: Thomas Hardy, qui venait d’éditer son chef-d’œuvre Jude l’Obscur, et même Charles Dickens dont le séjour à Lausanne, avec sa femme, six enfants, quatre domestiques et un chien, se prolongea. L’inventeur de Mr Pickwick, d’Oliver Twist, loua pour six mois une villa dans le quartier sous-gare, où une timide venelle porte son nom universel.

 

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04/08/2009

L’île de La Harpe fut bâtie sur un site néolithique

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Ainsi l’argus d’un moteur de recherche californien a rayé de la carte du Léman la plus grande de ses îles: celle de Rolle a une surface de 2368 m2, soit 110 mètres sur 30 – trois fois la largeur de la muraille de Chine qu’un spationaute aurait discernée à l’œil nu depuis la lune, donc à 380 000 km de distance... Or c’est à une distance mille fois plus courte que les satellites de Google Earth photographient le plancher des vaches, tout outillés qu’ils soient de lunettes sophistiquées.

Mais qu’importent ces menus calculs cosmiques ou les zoomages des logiciels du ciel, du moment que notre cher îlot de La Harpe nous est perceptible par toute saison depuis le Quai-Promenade. En été, il est chevelu comme une grosse gerbe de cressons tandis que le cri des goélands leucophées hante ses feuillus centenaires. En hiver, il n’accueille que des fuligules, des canards siffleurs, et ses arbres nus évoquent les nervures au fusain d’une planche anatomique, des lignes émaciées, les cordes tendues d’une harpe dans laquelle s’engouffre la bise noire avec des complaintes anciennes.

L’île ne tire pas son nom de cette métaphore instrumentale, mais du plus illustre des Rollois - avant Godard. D’un artisan de l’indépendance vaudoise, ami des libertés et des lettres. Frédéric-César de La Harpe (1754-1838) avait été le précepteur du futur tsar Alexandre Ier. Il mourut et fut enterré à Lausanne peu après que l’île de Rolle fut édifiée sur un haut-fond, afin de faciliter le transbordement du bois. Un obélisque à la mémoire du patriote s’y élève, autour duquel les étudiants de la Société de Belles-Lettres se réunissent pour de rituelles libations.

Sous leurs pieds gît une civilisation qui remonte à 2500 ans avant notre ère: en le consolidant, les ingénieurs du début du XIXe siècle ignoraient que le banc sablonneux conservait les vestiges d’un hameau lacustre. Leur remblayage sauvage a effacé un pan de la mémoire archéologique du Léman.

Une maladresse qui préfigura, plus tragiquement, celle des grands myopes de Google Earth.