17/10/2009

Clowns traditionnels, avec ou sans fard

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Les Veveysans sont un peu tristes en cette époque de feuilles orangées qui s'étoilent sur le goudron des trottoirs. Il pleut. La bise leur apporte des effluves de châtaignes chaudes (les plus savoureuses sont originaires de Bex). Leurs yeux s'embrumeront plus particulièrement ce lundi, car la nuit précédente, place du Marché, le Cirque Knie aura replié ses tentures, ses filets géants et démonté son chapiteau. Mais ce ne sera que pour mieux renaître à Aigle pour réjouir les enfants du Chablais.

A leur tour, ils se feront taquiner par les Frères Rossi qui, depuis décennies, campent un clown blanc et un auguste classiquement assorti.

La profession de clown est-elle un art? En tout cas aucune académie officielle ne l’a encore homologuée comme telle. Elle est pourtant si tentante, si j’en crois mon ami et coblogueur Jean-Pierre Althaus, le directeur du Théâtre de l’Octogone, qui a eu l’occasion de rencontrer des proches collaborateurs de Grock. Elle est tentante, et «elle un peu fait peur», elle inspire «une fascination fellinienne.»

 

Neveu d’une girafe

 

Le clown est un humain, bien sûr, voire un surhomme, puisqu'il se destine à consoler l'âme des autres, en la conviant au rire - quelquefois à une tristesse douce. Mais, la plupart du temps, il ne vit plus en famille. Sa famille est devenue le monde forain, le cirque. Sa grand-mère, comme le chante Charles Trenet, est femme à barbe. Ses frères sont le singe qui sait compter jusqu'à douze, le chameau d'Astrakan - dont le profil évoque le dépit d'une maîtresse d'école vaudoise qui a dû corriger trente mauvaises copies d'élèves - et surtout l'éléphant. Sa tante est la girafe de Rothschild, qui devient si gracieuse quand elle entame une pavane au milieu de la piste aux étoiles qu'on jurerait voir un film au ralenti.

Il tient aussi de la tigresse blanche qui s'agenouille telle une pieuse d'église en joignant ses pattes de devant pour la prière. Il relève enfin du zèbre et de l'antilope, de l'otarie et du kangourou. Quel extraordinaire cousinage, je ne vous dis pas!

Le clown-mascotte de la firme alimentaire McDonald's est, de son côté, apparenté au bœuf américain. Disons à un bœuf d'élevage intensif, généralement traité aux hormones et haché menu pour garnir des pains ronds, agrémenté d'oignons ordinaires en lamelles. Ce clown-là ne sourit pas, et même sa gravité n'inspire aucune émotion. Il préside glacialement à la sustentation systématique de millions de gens jeunes ou moins jeunes qui ont oublié que la saveur était un sens sacré, et la cuisine un art.

Il est un totem, il incarne le dieu de l'insipidité; de l'ignorance de la gastronomie. Il ne fait pas rire, il fait mâcher du bœuf haché – parfois des imitations de produits locaux vaudois - et c'est tout. Voilà sa gloire.

Par bonheur, les centaines d'autres clowns qui l'ont précédé dans l'Histoire ne lui ressemblent pas. Je pense à ceux font battre les coeurs dans les films de Marcel Carné, de Fellini évidemment, ou dans les chansons de Gianni Esposito, dans l'album d'Hergé On a marché sur la Lune, où les faux jumeaux Dupont et Dupond sont pressentis pour animer le cirque Hipparque.

J'éprouve un enchantement tout particulier pour le visage candide, lunaire de la Gelsomina, alias Giulietta Masina, l'épouse de Federico Fellini, dans La Strada. Sa frimousse drôle a fait, en son temps, pleurer ma mère pour la première fois au cinéma. Des larmes qu'un enfant ne peut oublier.

Auparavant, il y eut la dimension titanesque de l’idole de mon ami Althaus: Grock le Suisse, le roi de tous les clowns. Avant d'être un génie du rire, il avait été celui de la générosité. Plus jeune, toujours vivant, notre clown national Dimitri connaît, disait-il, la balle du jongleur par cœur: «Elle m'habite et je l'habille de mes dix doigts», qui lui servent aussi à peindre maintenant. Le maestro d'Ascona est né dans une maison édifiée par un architecte hollandais du Bauhaus. Après chaque soir, quand il se revoit devant sa psyché pour se démaquiller, il se sent formidablement seul. Puisqu'il redécouvre son vrai visage.

Rire sans fard

Le moment est venu de vous donner conseil sur une affaire complexe de démaquillage justement, et de grimage. Les êtres les plus drôles au monde que j'aie connus se sont passés de fard. Quand la commissure de leurs lèvres se plisse, un sourire sincère pointe solairement au centre de leur figure. Et le bout rond à la pointe du nez rougeoie naturellement. Sans maquillage, la face paraît plus souple, plus riante, plus convaincante.

Résumons: les clowns fardés contre-façonnent l'humour, les non-fardés le font exulter et l'allument. Le clown le plus génial du monde, c'est vous, c'est moi, c'est quand on est devant le miroir de la salle de bains.

Ce n’est en tout cas plus le fondateur du Cirque du Soleil qui, dimanche a atterri au Kazakhstan en s’affublant d’un nez rouge sous un casque de cosmonaute. Il est devenu le septième touriste de l'espace, en s'offrant pour 35 millions de dollars un vol dans l'espace pour ses 50 ans. On a connu des tours de piste plus drôles et moins coûteux.

Résumons : tous les humains sont des clowns, sauf Guy Laliberté.

15/10/2009

L’esprit de sel d’Olivier Delacrétaz

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C’est un grand costaud, à voix serrée, douce, et dont le front clair est marqué d’une ridule médiane - signe de discernement, diraient les Chinois. Président de la Ligue vaudoise depuis 32 ans, Olivier Delacrétaz est respecté pour ses éditoriaux dans La Nation même par ses détracteurs de gauche: sa plume élégante est tissée d’argumentations ouvertes. Voilà un adversaire intelligent, spirituel, savoureusement rossard, qui s’engoue pour la politique en se targuant de ne point en faire. Même si son mouvement, fondé en 1933 par Marcel Regamey, s’était rallié au référendum contre le cassis de Dijon qui vient d’échouer (simplification des échanges économiques de la Suisse avec l’UE), il reste résolument «hors parti». Car la Ligue, qu’il définit comme une nébuleuse, «conteste la légitimité de ces factions idéologiques qui assimilent l’intérêt général à celui de leur groupe partisan». Sa mission ne serait que de soutenir ce qui contribue au renforcement de l’identité vaudoise.

 

En 1959, Olivier Delacrétaz a 12 ans. Il est à mille lieues d’imaginer qu’il deviendrait un jour le président de la Ligue vaudoise alors qu’il joue au croquet avec des parentes de son fondateur dans un jardin d’Epalinges. Le hasard fait que Marcel Regamey, l’impressionnant patriarche, est lui aussi un Palindzard. Et Paul Delacrétaz, le grand-père d’Olivier est son disciple, tout comme son père, le Dr Jean Delacrétaz, médecin influent, futur doyen de faculté.

A sa table familiale, ce dernier parle souvent de politique. «Avec logique et lucidité. Ses jugements préféraient l’approche réaliste à l’idéologique. Un acte de foi. Mon père s’opposait à tout centralisme. Il m’a transmis sa fibre fédéraliste».

Au Gymnase de la Cité, Olivier Delacrétaz se révèle latiniste moyen et piètre helléniste. Mais il y déploie des dons de caricaturiste qui ne le quitteront plus – sa manière est proche du New-Yorkais David Levine et ses portraits-charge, où la proportion de la tête est exagérée. Son trait amuse les lycéens, il en historie des brochures de cours. Il fait florès, et du coup, au lieu de se lancer dans les Beaux-Arts il opte pour le graphisme. Ce qui le conduit à Zurich, où il créera avec deux partenaires éphémères son Atelier Ubu*. Depuis, ses caricatures de personnages, signées Olb, émaillent diverses publications.

 

Un fédéraliste absolu

 

Entre-temps, dans le sillage parental, il s’est familiarisé avec les raouts intellos de la Ligue aux camps de Valeyres-sous-Rances. Il a 20 ans quand il lit dans la rubrique culturelle de La Nation un article affirmant que l’art moderne s’était arrêté à l’impressionnisme… Le talentueux dessinateur s’en émeut auprès de Marcel Regamey lui-même, qui lui rétorque: «Alors répondez!» C’est ainsi qu’en signant un premier billet un peu survolté dans un périodique qu’un jour il dirigera, l’apprenti graphiste prend goût pour l’écriture et la joute polémique. «J’ai appris à devenir un homme de débats, un animateur, sur le tas. De même, quand on m’a confié la direction des Cahiers de la renaissance vaudoise, au départ de Bertil Galland en 1972, j’ai dû m’initier au métier de l’édition de livres.»

Un homme de droite, Olivier Delacrétaz? Il est considéré comme tel quand il s’insurge contre de nouvelles méthodes pédagogiques ou contre la norme antiraciste – qui «fait planer des menaces sur la liberté d’expression». Et il est vrai que la Ligue vaudoise, inspirée lointainement par le nationalisme maurrassien, se méfie de la démocratie moderne: «Le seul régime qui voie dans la lutte pour le pouvoir le fondement même de sa légitimité.»

Pourtant, tout farouche opposant à la fusion des communes qu’il fût (lire son billet de février 2006 dans La Nation*) il s’est mis à dessiner un blason unique pour les villages de Jorat-Mézières, Valbroye, Montilliez et Villarzel. Dont sa mère est originaire…

Se dédit-il? Pas du tout: «Le bien du canton nous importe, non celui de nos idées. Nos idées sont secondes. Elles ne fondent pas notre appartenance vaudoise, elles l’élucident et établissent les moyens de la faire rayonner.»

 



 

 

 

 

http://www.atelierubu.ch

 

http://www.ligue-vaudoise.ch



 

 

BIO

 

1947

Naît à Lausanne. Son père est un éminent dermatologue. Il a 12 ans quand sa famille (il a un frère et une sœur) sinstalle à Epalinges.

 

1966

Après des études classiques au Gymnase de la Cité, il obtient son bac.

 

1967

Etudie à la Kunstgewerbeschule de Zurich. Ecrit son premier article dans La Nation. Stage à New York. CFC de graphisme en 1972.

 

1972

Crée lAtelier Ubu à Zurich. Reprend les Cahiers de la renaissance vaudoise.

 

1975

Déménagement de son atelier dans la région lausannoise. Dabord à Montblesson. Dès 1993, place du Grand-Saint-Jean.

 

1977

Président de la Ligue vaudoise, il est éditorialiste principal de La Nation et publie aux CRV une douzaine de livres.

 

1980

Naissance de sa fille. Deux garçons naîtront en 1981 et 1987. Leur mère est, entre autres, infirmière.

 

 

 

10:30 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (8)

13/10/2009

Alexandre Dumas aux Salines de Bex

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On sait que le père de D’Artagnan violait résolument l’Histoire, la grande, et que, selon son mot, c’était «pour lui faire de beaux enfants» dans ses romans. L’incontinence imaginative de son génie n’épargna pas ses récits de voyage: chasses au loup en Russie du nord, escarmouches avec des Tchétchènes du Caucase, duels flamboyants au pied d’un Vésuve en éruption…

Ses Impressions de voyage en Suisse, parues en 1851, sont elles aussi pétries de fantaisie affectueuse et picaresque: l’accent surcaricaturé d’un nautonier singinois sur la Sarine; un éloge emphatique de «la commerçante Genève, qui compte quatre-vingt-quinze millionnaires parmi ses cent vingt mille enfants». Puis, en Valais, cette drolatique escale dans une auberge de Martigny, où l’on sert à l’écrivain un bifteck d’ours. D’un ours «qui a mangé la moitié du chasseur qui l’a tué».

Sa traversée du Pays de Vaud est jalonnée de scènes du même expressionnisme avant l’heure. De Lausanne, il retient des images de sépultures insolites dans la cathédrale, une visite de prison et la saveur des glaces à la neige qu’on mange à l’Hostellerie du Lion d’Or, rue de Bourg.

Mettant le cap sur le Valais, il s’arrête à Vevey devant la maison à Rousseau. A Chillon, il rend hommage au Bonivard de Byron. A Bex, un autochtone mal embouché lui apprend de force à pêcher la truite de nuit, avec une serpe et une lanterne, les pieds dans un torrent. Le romancier en sera quitte pour un rhume abominable. Mais le lendemain, les Bellerins l’entraînent impitoyablement jusqu’à leurs mines sel. De galeries en réservoirs, Dumas le colosse avance prudemment dans le labyrinthe tridimensionnel. Il se sent pour la première fois des pieds d’argile. Les crevasses lui donnent le vertige. Il descend en se cramponnant aux échelles, tel «un scarabée sur un brin d’herbe». Et en demandant à son cruel guide s’ils sont «bientôt au bout de la plaisanterie».

Le narrateur ne fanfaronne plus. Ses hôtes du Chablais vaudois lui ont fait déguster une petite rebibe de modestie.