12/11/2009

L’antiquaire, le collectionneur et le marchand de rêves

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Une soixantaine d’antiquaires s’évertueront, dès samedi prochain à Beaulieu, à faire bonne mine pour célébrer les noces d’émeraude de leur salon, qui a 40 ans cette année. Est-ce le tain terni des miroirs au cadre doré à la feuille qui délave leurs regards? Ou le jasmin éventé d’un manchon en écureuil de Russie qui a appartenu à l’impératrice Sissi quand elle cavalcadait dans ses forêts hongroises? Ou, plus prosaïquement, la crise économique qui, étrangement, frappe moins le grand marché de l’art international que les marchands de guéridons et de vieilles channes?

 

Le métier d’antiquaire, on l’hérite avec un magasin familial. Ou on y accède au petit bonheur la chance – avec cette chance qui nous fait tomber sur un sesterce romain dans un trou de taupe, ou un fusil Schmidt Rubin K 31 dans la cave d’un beau-père. Il n’apparaît jamais dans les annonces d’emploi et aucune école instituée n’y mène. Et ceux qui le pratiquent ne sont pas tous pareils. Leur atypique congrégation les différencie selon leur flair de chasseur et leurs spécialités, qui sont elles-mêmes dictées par leurs véritables gibiers: les collectionneurs, des clients souvent mystérieux et imprévisibles. Les plus exaltés sont les molubtotémophiles, qui collectionnent des taille-crayons, et les pomelkophiles qui collectionnent des tire-bouchons. On a même vu un microcochliarmaphile assassiner une famille entière pour posséder une maigre cuillère tordue et oxydée.

Quand il ne parade pas à Beaulieu, l’antiquaire quitte parfois son échoppe pour frayer avec des brocanteurs, dans les fragrances moisies des braderies et vide-greniers de Lausanne. Mais aussi à Nyon, Morrens, Payerne. A la brocante pascale de cette ville, il y a huit ans, le stand de Pierre Gagnaux était un éblouissant inventaire à la Prévert. Y rivalisaient d’extravagance des baromètres difformes, un encrier en forme de corne d’abondance chevauché par un angelot d’amour, un appareil à polir les ongles des dames de la Belle-Epoque, etc. Ce monsieur ne voulait vendre que du rêve.

07/11/2009

Leçons de choses au bord du Léman

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Au début des années soixante, les enfants de la paroisse pulliérane de Saint-Maurice recevaient l'instruction aussi sur les berges du lac. Par temps de pluie, ils portaient une gabardine de laine bleue et une écharpe orange à fleurs de lis. Ils étaient cornaqués un samedi sur deux par une monitrice des Cœurs Vaillants - une espèce de scoutisme archicatholique, trop antiprotestant, et dont j’ai conservé des revues édifiantes qui m’amusent encore.

La «cheftaine» avait la voix aiguë et des cheveux macaronés, tressés en nattes blondes et rondes sur ses oreilles. Sur le sentier filiforme qui mène du port de Pully jusqu'à la fausse vieille Tour Haldimand et marque la frontière lausannoise, Mamzelle Marie-Luce (une Nantaise très acclimatée) expliquait les mystères de la nature lacustre: la loi des vents, la différence entre la bise et le joran, entre vaudaire et foehn. Puis la distinction entre le squelette échoué d'un vengeron et celui d'une perchette.

La marmaille s'instruisait en examinant les stries d'une carapace de mollusque, la structure d'un nid de cygnes; en contemplant la nage du harle huppé, le vol de la mouette pillarde. Car sur ce sentier des Rives-du-Lac? (c'est son nom officiel) les eaux lémaniques rejettent depuis la nuit des temps des millions d'éléments naturels, minéraux, végétaux ou conchyliologies - les coquillages- qui définissent son identité.

Quelquefois, en farfouilleurs trop jeunes et étourdis, nous tombions sur le vestige d'une savate en cuir, ou sur une bouteille de limonade cassée. De sa voix de corneille, Mamzelle s'égosillait: «Touchez pas ça, malappris! C'est sale, c'est dangereux, et ça n'a rien à faire dans une leçon de choses.»

Mais soudain, elle se calmait en voyant que le lac changeait de lumières, un peu comme dans les mélodies de Debussy: au large de la côte de Savoie, des ondes violâtres viraient vers l'aigue-marine; des nuages s'assombrissaient par-dessus des filaments roses et turquoise.

C’était novembre. Le froid sain de l’automne revenu rafraîchissait toutes les couleurs, et il nous enivrait ensemble.

Profitant d’une accalmie, la monitrice nous enseignait l'art compliqué du ricochet, dont le nom procède d'une vieille ritournelle française du XIIIe siècle où le mot coq revient plusieurs fois. Cela consiste à faire rebondir un caillou plat, lancé obliquement sur la surface de l'eau. Il faut acquérir un geste adroit et élégant pour l'envol du galet. Celui peut-être du poète Alfred de Musset, qui s'y adonnait, dit-on, avec délectation sur de nombreux étangs d'Ile-de-France.

De ces promenades prédominicales, nous revenions la godasse boueuse, les chaussettes mouillées. Et avec des odeurs d'algues, de putréfaction de plantes aquatiques, de chair de poissons morts. Mais le parfum persistant de valériane de Mamzelle Marie-Luce, les reflets orangés de ses nattes torsadées sous l'éclaircie imprévue et la sagesse affectueuse de son instruction rousseauiste nous hantaient davantage à la tombée du soir.

Quarante ans après, je reviens souvent aux Rives-du-Lac, surtout au petit matin, quand la bise est frisquette et le ciel encore indigo. Les eaux sont en houle et, de la Tour Haldimand jusqu'au port de Pully, elles éclaboussent mon manteau et mes bottines. Pour un pas de promeneur comme votre serviteur qui ne craint guère la froidure, qui apprécie de s'arrêter de temps en temps, ce trajet d'un kilomètre et demi ne dure qu'une heure; en tout cas à mon rythme de quinqua bien portant. Or j'apprends, par des livres de zoologie très avisés, que cette même distance coûterait à un escargot ordinaire, capable d'avancer droit sans zigzaguer, sans s'arrêter sur le reste d'une feuille de vigne, plus de trois jours! Tandis que le kangourou d'Australie adulte, qui peut faire des bonds de trois mètres et demi de haut, traverserait lui le sentier préféré de mon enfance en quelques minutes à peine.

Voilà donc un sentier de toutes les relativités. Aux rares habitants de la grande région lausannoise qui ne se sont jamais rendus aux Rives-du-Lac, je recommande d'y aller avec un esprit plutôt romantique, voué à la contemplation des clartés changeantes, à la musique intérieure. Avec une attitude très bienveillante, voire affectueuse, envers la race canine.

Car par beau temps, à toute heure de la journée, on n'y fait désormais que croiser carlins et bouledogues, caniches nains taillés comme des arbustes, vêtus comme des chiens des cirques d'Hector Malot. Ces meilleurs amis de l'homme ne sont pas «sans famille». Au bout de leur laisse, plus ou moins extensible, ils sont de vrais cornacs pour leur maître ou maîtresse dont la mine est presque toujours maussade et blette. Ils leur font respirer un bol d'air frais.

A l'instar, jadis, de notre Mamzelle Marie-Luce

06/11/2009

Yves Bugnon, un cantor effervescent

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Quand il dirige ses choristes, ses formes élancées se délient davantage, tourbillonnent, deviennent flamme, composent la silhouette endiablée d’une brindille au milieu d’un grand feu. Les feux d’Yves Bugnon sont musicaux, nourris par des voix humaines.

Après dix années passées rue de la Grotte, au Conservatoire, où il a reconstitué une maîtrise, l’envie lui prend de se mettre à son compte en créant un chœur d’enfants: Les Petits chanteurs de Lausanne. On y enseigne la technique vocale, la respiration, la formation de l’oreille, la lecture d’une partition. Le chant à une seule voix, à plusieurs. Cela dans des styles différents, et même des langues étrangères. «A l’expérience de concerts publics aussi, j’y tiens beaucoup.»

Car Yves Bugnon, qui joue du piano depuis ses dix ans et s’était arrimé tôt à un registre de ténor avec une oreille mélodique exceptionnelle, se vit confier à 16 ans l’harmonium de l’église de Cully. Et à 18 la direction du chœur paroissial. Sous sa jeune baguette, il voyait se contracter la bouche de ses parents fribourgeois, catholiques, et celles d’autres adultes de cette commune vaudoise, de fibre traditionnellement protestante, mais qui les accueillit à bras ouverts. Car la musique – surtout quand elle est chantée – est un ferment œcuménique irrésistible. Et cette expérience en public fut pour lui le plus beau soleil de son adolescence. Voilà pourquoi, à 52 ans, il a envie de la transmettre à ses ouailles.

 

Yves Bugnon vit ses cinq premières années à Mézières, dans le canton de Fribourg, un royaume où le plus noble des instruments de musique est la voix humaine. «Mon grand-père chantait, mes parents et mes trois frères aussi. On chantait instinctivement. En faisant la vaisselle, lors de randonnées en montagne, ou quand les gosses que nous étions se chamaillaient dans la voiture: papa et maman nous calmaient en nous faisant chanter avec eux.» Des chansons enfantines françaises certainement, des comptines, et des airs qu’on entonnait souvent à l’église.

 

 

Après son envol culliéran, marqué par la précocité et un éclectisme interreligieux, Yves Bugnon étudie le chant au Conservatoire. Parallèlement, pour exaucer un vœu parental – «tu dois faire métier» - il suit un apprentissage d’accordeur de piano qui dure trois ans. Et ce gagne-pain, exercé en indépendant, lui devient fort utile. C’est avec ses propres deniers qu’il peut notamment étudier à la très érudite Schola Cantorum de Bâle. Soliste à l’Ensemble vocal de Lausanne, il se trouve un maître en une personne de pointure internationale: Michel Corboz, dont il doit quand même se distancier après dix ans d’enrichissante communion.

Le ténor chante en soliste dans des oratorios baroques, dans des récitals de musique française, des opérettes, des productions chorales locales. Le cantor qu’il est aussi, et de plus en plus, lui, dirige les chœurs de Cully, de Montreux, de l’UPL, et j’en oublie. En 1999 celui du Jardin d’Orphée, costumé de bleu éclatant à la Fête des vignerons de Vevey. Bugnon enseigne encore à la maîtrise du Conservatoire lorsque cet enfant de la Glâne fribourgeoise reçoit, en 2006, une reconnaissance solennelle de son canton d’accueil: le Prix de l’éveil, de la Fondation vaudoise pour la culture.

De ses racines fribourgeoises, Yves Bugnon conserve un tempérament effervescent, un humour terrien où l’on s’amuse de soi-même et qui lance des étincelles dans son regard gris-vert. (Parfois un nuage de méfiance vient le ternir: signe de bonne acclimatation à notre mentalité cantonale!) Sa volubilité est celle des êtres qui conjuguent plusieurs activités et ont de l’énergie à revendre, du souffle à transmettre.

Les petits choristes de sa nouvelle manécanterie en seront comblés. Il y appliquera la leçon d’œcuménisme qu’il avait tirée à ses 18 ans: «Il ne sera pas que religieux. Il mêlera les styles musicaux et les âges; le grégorien, le classique, le baroque, le populaire. Ce sera une gerbe d’enseignements: technique vocale, solfège, mais aussi psychologie de l’enfant.»

 

Av. Davel 7, 1004 Lausanne. 021 312 72 16.

marburg@sunrise.ch

 

 

 

 

 

 

 

BIO:

 

1957

Naît à Lausanne, prime enfance à Mézières, en Glâne fribourgeoise, près de Romont. Famille de mélomanes. Vit son adolescence à Cully (VD).

1973

Il a 16 ans quand on lui propose de jouer de l’harmonium. A 18, il reprend la direction du chœur paroissial culliéran.

 

1977

Etudie à la Schola Cantorum de Bâle.

 

1989

Après avoir chanté 10 ans sous la houlette de Michel Corboz, il dirige diverses formations chorales.

1999

Reconstitue une maîtrise au Conservatoire de Lausanne.

2002

Commence à travailler avec le Chœur suisse des jeunes.

2006

Prix de l’Eveil, décerné par la Fondation vaudoise pour la culture.

2009

Il fonde Les petits chanteurs de Lausanne.

 

 

 

http://www.youtube.com/watch?v=AE_HkIMUclk&hl=fr

 

Yves Bugnon dirige Le problème d’Ivo Antognini à Lutry, chanté par Le Schweizer Jugendchor, en mai 2009

 

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