16/01/2010

Le journal des journaux de Gérard Delaloye

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Le journal intime est une gageure dans laquelle se sont risqués de grands penseurs et écrivains au crépuscule de leur vie, en marge de leurs publications. Ce qui y est consigné n’est pas forcément intimiste: observations politiques à froid, généralités de philosophe, notes de lecture, etc. Gérard Delaloye vient d’en glaner un florilège à sa façon, qui est tout à la fois historienne et journalistique – d’un journalisme décalé par la réfringence du style de la chronique: celui qu’on retrouve chaque semaine dans Le Matin Dimanche et Largeur.com.

Dans «Le voyageur (presque) immobile», son sixième livre, il nous immerge dans les calepins d’un Ernst Jünger, les méandres spirituels d’un Robert Walser, d’un Paul Morand. Il relit Ramuz et Chateaubriand, et se décrit les relisant, s’improvisant en quelque sorte le diariste des diaristes. «Depuis toujours, je griffonne des impressions de lecture dans des carnets personnels. Pas pour les publier, par esprit de curiosité.» Puis l’idée lui est venue récemment d’y prélever, pour les rassembler, celles de grands auteurs qui avaient la même manie.

 

Parmi ceux-là, des écrivains roumains: Cioran, Gabriel Liiceanu, ou le polyglotte, très salazariste et pronazi, Mircea Eliade. La Roumanie est un pays que Gérard Delaloye connaît depuis le début des années soixante, époque de militance popiste dont il se délivrera définitivement trois lustres plus tard. C’est aussi la patrie de son épouse et il vient d’élire domicile dans un village proche de Sibiu, l’antique Cibinium, en Transylvanie. Mais depuis que l’Europe est devenue petite, ce Valaisan du val de Bagnes, qui enseigne la philosophie à Genève et conserve un pied-à-terre à Lausanne, entend revenir régulièrement en Romandie. Ne serait-ce que pour deviser avec son éditeur veveysan Michel Moret - auteur itou d’un journal intime intitulé Beau comme un vol de canards, que Delaloye mentionne affectueusement dans son livre. Et sincèrement, car notre homme est le contraire d’un fayot.

A l’abord, il affiche une mine naturellement maussade. Serait-il un mal embouché? Non: soixante-huit ans de vie de bâton de chaise lui ont appris à domestiquer joies et sourires. Ce qui confère à son front dégagé et à son visage une gravité un peu stendhalienne (on pense au portrait par Johann Sodermark, 1840). Mais cette cuirasse physionomique se laisse déliter facilement par l’humour insolite d’un Alexandre Vialatte. Ou quand il évoque certains épisodes de ses engagements idéologiques: «A 17 ans, j’étais un catholique sensibilisé par le destin des prêtres ouvriers. Je lisais Gilbert Cesbron. Plus tard j’ai lu Marx, Trotski, et des philosophes matérialistes. A 24 ans, j’étais conseiller communal lausannois popiste à Lausanne, mais ma première (et ultime) intervention fut accueillie comme une foucade, même par les députés de gauche: elle réprouvait, déjà en 1965, l’usage en ville de la télécaméra, un instrument tombé dans l’oubli mais qui fut l’ancêtre de la télésurveillance, qui soulève maintenant la polémique. Je retirai ma mention et fis une croix définitive sur mon expérience de parlementaire.»

Gérard Delaloye se déride davantage au souvenir de sa petite enfance. A six ans, son père douanier étant relégué aux frontières vallorbières, il doit s’accoutumer au ciel étréci, le plus souvent brumeux d’un hameau très encaissé. L’atmosphère moite, chargée d’une limaille ferroviaire, a pour fond sonore le roulement ininterrompu des transports routiers. Le chemin de l’école est trempé de pluie.

Mais de Vallorbe à Pontarlier, via les Hôpitaux-Neufs, le trajet est moins long que celui qui mène à Lausanne pour un adolescent épris de lecture. C’est dans une librairie pontissalienne que Gérard Delaloye acheta les bouquins de Malraux.

«J’avais fini par le détester, puis, longtemps après, j’ai relu d’un œil critique ses «Anti-mémoires», m’efforçant d’être sévère, mais cela reste un éblouissement. Notamment pour son témoignage lucide des événements de Mai 68. Il avait alors mon âge. On devient diariste sur le tard. Jünger, lui, commença à septante ans.»

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Editions de l’Aire, 192 pages.

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BIO

 

1941

 

Naît à Lourtier d’un père douanier. La famille valaisanne s’établit à Vallorbe 6 ans plus tard.

 

1961

 

Adhère au POP, écrit dans Le peuple, La Voix ouvrière.

 

 

1965

 

Après des études au Collège de Saint-Maurice et à l’UNIL, consacre son mémoire de licence en lettres au philosophe matérialiste Julien de La Mettrie. Il est conseiller communal popiste à Lausanne. Durant 30 ans, il enseignera le français et l’histoire au Tessin, à Bâle, Lausanne et Genève où on le nomme prof de philosophie.

 

1974

 

Ne milite plus et se lance dans le journalisme. Jacques Pilet l’engagera à L’Hebdo, puis au Nouveau Quotidien. Chroniqueur au Temps et désormais au Matin Dimanche et à Largeur.com.

 

 

 

1982

 

Epouse une bibliothécaire originaire de Roumanie.

 

 

1998

 

Dirige le Musée d’histoire militaire de Saint-Maurice

 

 

2004

 

Ecrit Aux sources de l’esprit suisse (Ed. de l’Aire). En 2006 La Suisse à contre-poil (Antipodes).

 

 

 

 

 

 

 

 

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12/01/2010

Histoire de la soupe populaire

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Dans la Suisse des années soixante, un enfant ne devait surtout pas ressembler à un pauvre, même s’il en était un. «T’as encore troué les genoux de ton pantalon, disaient les mamans. De quoi aurai-je l’air en t’emmenant à l’école?» Depuis, les déchéances vestimentaires sont devenues à la mode, même chez les nantis, qui ne réveillonnent plus qu’en jeans délavés. A l’opposé, je connais femmes élégantes, chômeuses en fin de droit, qui préfèrent se nourrir de bouillons à base d’un même os de poulet plutôt que de se priver du nouveau pantalon en lambskin mou et du dernier foulard Gucci. Nous ne les verrons jamais à la Soupe populaire de la regrettée Mère Sofia, rue Martin 18, à Lausanne. Et c’est dommage, car ce qui y rassasie le plus les affamés est la charité spontanée des bénévoles.

La soupe populaire n’a été désignée comme ça qu’après le krach de Wall Street de 1929, pour s’instituer et se répandre dans le monde. Mais à Lausanne, sa tradition existait déjà à la fin du XVIIIe siècle. La ville comptait alors 7400 habitants; le Flon et la Louve qui séparent ses trois collines étaient à ciel ouvert. La débine y sévissait à Saint-Roch, à Saint-Laurent, à Marterey. C’étaient de petites «cours des miracles» où les femmes étaient plus nombreuses à quémander du pain. Leur pécule de matelassières, lavandières, tripières ou cabaretières devenant insuffisant quand la neige de janvier obstruait les routes vicinales et faisait grimper le prix des denrées. Elles confluaient avec leur marmaille place Saint-François, autour d’une gigantesque chaudronnée de soupe aux raves et à la couenne de cochon que leur faisait servir une certaine Veuve Détraz. La philanthrope se montrait tout aussi charitable envers la gent masculine: ouvriers maçons que l’hiver désœuvrait, domestiques chassés après vingt ans de service à cause d’une infirmité impromptue, ou pour avoir dérobé à leurs maîtres patriciens un sac de froment.

Hélas, le prénom de cette lointaine devancière de Mère Sofia a été effacé des tablettes de l’Histoire.

 

09/01/2010

Les premiers écoliers vaudois furent des choristes

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1419. Cette année-là, Guillaume de Challant, un très entreprenant évêque de Lausanne depuis 1406, fait aménager en sa cathédrale une chapelle dédiée aux saints Innocents. Hommage aux enfants de moins de deux ans qui, selon l’Evangile de Matthieu, furent massacrés par Hérode à Bethléem. Or au Moyen âge, on appelle aussi innocents les jeunes garçons voués au service liturgique romain et au chant choral. La nouvelle construction s’assortit justement d’une décision épiscopale de fonder une maîtrise, destinée gratuitement à des choristes préadolescents qui résideront dans une maison spécifique attenante à Notre-Dame. Cette manécanterie lausannoise, qui fera des émules à Yverdon, Moudon, Orbe et Estavayer - alors bourg vaudois - lui confère un prestige qui rend jalouses les autres contrées vassales du duc Amédée VIII de Savoie. D’ailleurs, il n’en existe encore ni à Chambéry, ni à Turin, les deux capitales de notre première puissance suzeraine. (La seconde, Berne, se montrera dès sa conquête de 1536, plus éclairée en matière d’éducation des enfants vaudois. Elle leur imposera les principes de la Réforme, mais pas l’usage de l’allemand.)

Pour l’heure, l’école de Mgr de Challant n’est donc qu’une maîtrise, une «psallette». Seuls y sont admis de jeunes enfants mâles, nés d’un mariage légitime. De parents dont on a vérifié la bonne moralité. On exige aussi de ces loupiots de n’être affligés d’aucune difformité physique. Il ne s’agit pas d’être beau, mais sain dans l’esprit comme dans le corps, selon le principe déjà proverbialisé de Juvénal. Et bien sûr doté d’une voix juste, d’un timbre séraphique, comme on en révèle à huit ans au bénédicité qui précède la potée familiale de midi. Ce don tombé du ciel deviendra une source de fierté pour plusieurs familles pauvres lausannoises: avoir un fils éduqué gratis, quelle aubaine!

Or, depuis le XIIIe siècle déjà, l’Eglise n’a le monopole absolu de l’enseignement. Des aristocrates savoyards et vaudois embauchent des précepteurs coûteux pour l’instruction de leur progéniture. Et même dans les communes les plus rurales, les conseils de bourg créent et financent des structures scolaires. Seuls les maîtres – denrée rarissime – sont rétribués par les parents d’élève.

Mais revenons à nos innocents de la Cité. Une recherche circonstanciée, signée Bernard Andenmatten, Prisca Lehmann et Eva Pibiri (elle fait l’objet d’un chapitre d’une récente étude collective, voir encadré) précise qu’ils sont recrutés à huit ans, aussitôt tondus, puis relâchés à seize. A la mue fatidique de leur voix. Ils n’auront profité que d’une pédagogie cléricale, mais outre le chant, la liturgie, ils ont un peu appris la grammaire – dans le sillage des écoles monastiques fondées par Charlemagne sept siècles plus tôt…

Le chant, qui leur était enseigné par un cantor surnommé l’«écolâtre», (du latin scholasticus) primait. Etait-ce encore du plain-chant, ou déjà de la polyphonie? Ont-ils chanté la sublime Messe de Nostre Dame de Guillaume de Machault? On l’ignore.

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L’enseignement en terres vaudoises

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Le passé éducatif vaudois, du XIIIe siècle à nos jours, est une matière complexe et polymorphe qu’une quinzaine de chercheurs viennent de décortiquer pour l’édition 2009 de l’excellente Revue historique vaudoise. De l’enseignement du plain-chant catholique dispensé par des chanoines à l’irruption de l’informatique dans le matériel scolaire ordinaire, historiens, pédagogues et sociologues dressent un riche tableau de cette évolution.

Elle fut lente, conformément à la mentalité légendaire de notre contrée. Mais elle se déclina en remaniement et restructurations au fil d’étapes politiques ou économiques: Réforme instaurée par LL EE de Berne, héritage rousseauïste des Lumières et de la Révolution française, avènement de l’ère industrielle et des mouvements ouvriers, courants philanthropiques hygiénistes de la fin du XIXe siècle, innovations plus ou moins heureuses de réformes issues du structuralisme des dernières années septante, et l’on en passe.

Ce dossier thématique met en lumière des pans méconnus de l’histoire de l’enseignement en terres vaudoises. Que de développements disparates sur un territoire plus petit que le département du Rhône, en France voisine!

En son introduction générale, Danièle Tosato-Rigo – qui signe aussi un chapitre sur l’ère de la République helvétique, 1798-1803 – y repère un courant unique, un fil rouge ancien qu’elle dévide en écrivant: «Ce qui s’apparente, d’une certaine manière, à des utopies pédagogiques traverse également les siècles.»

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Education et société, RHV, Ed. Antipodes, livre disponible à la Librairie Basta! Lausanne.

 

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