20/02/2010

A l’origine du Heimatschutz, une poétesse

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1905. Le 17 mars de cette année-là, un siècle avant la seconde croisade de Franz Weber contre la spéculation immobilière qui «veut faire de Montreux un Monte-Carlo en plus moche», un long billet virulent parut dans La Gazette de Lausanne qui préfigurait son combat. Le brûlot portait la signature parfumée au jasmin d’une prêtresse des arts et des lettres aux yeux ombragés de cils noirs: Marguerite Burnat-Provins (1872-1952) une trentenaire d’origine française, un chouia hallucinée et polémiste redoutable. Sous le titre de «Cancers», les tumeurs que sa chronique déplorait n’étaient pas médicales mais environnementales, comme on dit aujourd’hui.

Etablie depuis peu à La Tour de Peilz avec son époux veveysan Adolphe Burnat, restaurateur de châteaux (celui de Chillon notamment), cette native d’Arras est peintre aquarelliste, décoratrice, et poétesse, publiant des livres sensuels sur le blason du corps masculin. Elle a la nostalgie du Valais que lui avait fait découvrir le peintre Ernest Biéler. Depuis, elle ressent pour les paysages naturels une exaltation sourcilleuse,  exprimée par sa plume et son pinceau. Mais le champ de sa vénération s’élargit aux héritages architecturaux et urbanistiques. Particulièrement au patrimoine bâti de la Riviera vaudoise, que commence à mutiler une prolifération d’hôtels démesurés, cacophoniques, et aux aménagements qui atrophient les berges lémaniques.

Tels sont, en vrac, les thèmes de sa diatribe dans la Gazette, un titre lausannois prestigieux lu alors avec plus d’attention au-delà de la Sarine qu’en deçà. Car la constitution d’une «Ligue pour la beauté» (celle des paysages) que Marguerite Burnat-Provins y préconise sera prise en considération jusqu’à Bâle. Trois mois après, le 1er juillet 1905, une organisation est fondée à Berne, appelée Schweizerische Vereinigung für Heimatschutz – en français Ligue pour la conservation de la Suisse pittoresque – qui plus tard deviendra le Heimatschutz tout court, alias Patrimoine suisse. Notre évanescente Artésienne est invitée à à siéger en égérie au premier comité central. Elle y excelle, puis brusquement s’en lasse; pour des raisons personnelles, liées à sa santé, mais aussi parce que son projet a été récupéré par des Alémaniques. Il faudra attendre le 27 janvier 1910, il y a donc cent ans, pour qu’une section vaudoise de Patrimoine suisse voie le jour.

Rebaptisée Société d’art publique, cette centenaire compte aujourd’hui un millier de membres qui se retrouvent de loin en loin dans le domaine de La Goges à La Tour de Peilz, dans celui de La Coudre à Bonvillard ou dans la ferme des Mollards-des-Auberts au Brassus, trois propriétés de maître reçues en héritage. Active sur divers plans, elle a notamment contribué en 1986 au sauvetage du château d’Ollon, suivi au kilomètre près les grands chantiers autoroutiers et ferroviaires susceptibles de défigurer les paysages. Elle veille autant à reconstruction des murets d’alpage qu’à la protection d’aménagements plus ou moins anciens. Ainsi, elle s’est battue pour celle du quai Doret à Lutry, s’est opposée à la démolition d’immeubles de l’avenue du Mont-d’Or, à Lausanne, etc. Loin de vouloir entraver les innovations de la construction moderne, elle se dit très attentive à leur beauté. En cela, elle renoue avec cette Ligue pour la Beauté que Marguerite Burnat-Provins appelait de ses vœux.

 

 Le patois: un patrimoine immatériel

 

Ce centenaire était aussi l’occasion pour l’Espace Arlaud et le Musée d’archéologie et d’histoire, à Lausanne, de présenter Patrimoines en stock, soit les riches collections méconnues de Chillon. Mais il est d’autres richesses patrimoniales qui constituent aussi, comme dit Gilbert Coutaz, le directeur des archives cantonales, «à la fois un ancrage au passé et une garantie d’avenir». Celles-ci sont immatérielles, tel le patois vaudois auquel est consacrée une onzième brochure de l’association qu’il anime avec une escorte d’autres amoureux de nos folklores.

RéseauPatrimoines dresse une exhaustive rétrospective des recherches et publications qui ont été réalisées sur le parler rural de vos aïeux. Invité à le comparer à ceux d’outre-Sarine, l’ethnologue zurichois Paul Hugger fait un constat intéressant: «Dans le canton de Vaud, le patois est devenu le parent pauvre des traditions locales. En Suisse alémanique, le dialecte est le support indispensable de toute manifestation folklorique: là-bas, sans dialecte, rien ne se fait.»

 

Patrimoines en stock, Espace Arlaud, du 20 février au 20 mai 2010.

 

Association pour le patrimoine naturel et culturel du canton de Vaud. Case postale 5273 – 1002 Lausanne.

www.reseaupatrimoines.ch

 

 

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18/02/2010

Boulimies hivernales et souper vaudois

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Les climatologues ont raison de nous alarmer du réchauffement de la planète. Mais voilà trois mois que la météo du Bon Dieu se fait un ignoble plaisir de les contrarier en submergeant Washington d’une neige historique. En gelant les plaines du Vieux-Continent jusqu’à notre Gros-de-Vaud. En sertissant de cristaux de givre les ceps de Tartegnin, les filets de pêche du quartier de Rive à Nyon. Que sais-je? la barbiche même du pêcheur de féras.

 

Retour à notre premier manuel scolaire de français et à trois vers fameux de Charles d’Orléans:

 

«Le temps a laissé son manteau

De vent de froidure et de pluie,

Et s'est vêtu de broderie.»

 

Plus que la canicule, les frimas creusent l’appétit – pardonnez-moi cette évidence. Un autre génie poétique, la délicieuse Colette, disait crûment qu’ils «ouvrent l’estomac». Or savez-vous à quelle nourriture aspire l’estomac d’un Vaudois de la Côte qui (une fois n’est pas coutume) crie famine? Pas au tartare de langoustines au caviar d’osciètre de Philippe Chevrier. Il réclame «du solide», du simple, du bourratif, du régressif, du familial. Il rêve d’un souper vaudois traditionnel.

 

Ça se compose d’un reste du potage de midi, avec du pain, des patates «en robe des champs», un bout de lard et du fromage dur de Gruyère ou de l’Etivaz. Plus rarement d’une pâte molle: tommes combières, brie de la Venoge au poivre. Ce modique festin se solde par une compote de fruits et une barre de chocolat.

On s’y réchauffe les doigts, le museau et l’œsophage en buvant du café au lait que la Grand-Mamé Henriette aux yeux méfiants a versé dans un bol en grès. (Le dimanche soir, quand elle sort du four ses gâteaux aux poires, aux noix et à la cannelle, votre belle-mère se montre pourtant moins rébarbative.) Dès qu’elle vous brûlera la politesse pour aller dormir dans sa soupente, vous déboucherez enfin une bouteille de Satyre rouge, qui a une couleur de sang et de vie.

Le sang de cette même treille ramènera le vôtre à la meilleure des températures. Et les bises de février ressembleront à des brises de mai.

 

13/02/2010

Un Veveysan sur les traces de Robinson

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1783. A la fin de cette année-là, un Veveysan âgé de trente ans, au visage cuivré par un long séjour aux Antilles, revient au bercail l’esprit chargé d’histoires passionnantes. François Aimé Louis Dumoulin, fils du recteur de l’hôpital et d’une teinturière, n’est pas romancier, mais il adore les romans. A l’instar de nombreux Européens de sa génération, il affirma une précoce préférence pour le récit toujours universel de Daniel Defoe, les Voyages et aventures de Robinson Crusoé, écrit en 1717 et dont la première traduction en français a paru à Amsterdam trois ans après. Mais il se peut qu’il l’ait relu plus tard, et plus attentivement, dans sa version originale anglaise, lorsque, à vingt ans, il alla chercher fortune à Londres, puis dans la colonie britannique de Grenade. «Dès mon enfance, dira-t-il, ce livre et les figures qui étaient attachées fixèrent singulièrement mon attention; je leur dois le goût de la lecture, du dessin et de l’étude de la nature (…) et le désir de voyager».

Si à trente ans, Dumoulin ne se sent aucun talent d’écrivain, il a su développer au fil de ses propres errances les rudiments du dessin technique qu’on lui avait inculqués dans sa jeunesse, alors qu’il se destinait à une carrière commerciale. De ses malles, qui sentent encore le soleil, la vanille et le frangipanier, il extrait d’innombrables scènes de batailles navales, entre la marine de Georges III d’Angleterre et celle de Louis XVI. Il les avait crayonnées sur le vif, en témoin direct, curieux aussi des mouvements de l’océan dans la clarté spectrale des orages d’outremer. Dans son petit atelier de Vevey, il les recrée à la gouache, à l’aquarelle et à l’huile. De grands tableaux, de facture grandiloquente et naïve, conservés aujourd’hui au Musée historique de la ville. Après une formation d’autodidacte à Paris, où il suit des cours d’anatomie et copie les grands maîtres du Louvre, il revient chez lui pour ouvrir une classe de dessin technique.

Au cap du XIXe siècle, Dumoulin s’initie à la taille-douce et c’est vers 1810 qu’il réalise un petit chef-d’œuvre qui vient de reparaître en fac-similé dans la délicieuse collection des Introuvables de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne: une suite ininterrompue de 150 gravures à l’eau-forte et retouchées au burin, dûment légendées comme les premières bandes dessinées. Elle narre les principaux épisodes de la fantastique épopée de Robinson Crusoé, le héros retrouvé de son enfance*. L’ouvrage fut publié par l’imprimerie Loetscher & Fils, éditrice alors du Messager boiteux. Ce ne sont que naufrages en mer, trafic de négriers, descriptions crues de scènes anthropophagiques, exploration de l’île fatale en compagnie de Vendredi, et des rebondissements qui conduisent le lecteur jusqu’en Chine. Des images riches et inspirées; elles aussi visibles au Musée historique de Vevey.

 

 

 

F.A.L. Dumoulin, Collection de cent cinquante gravures représentant et formant une suite des Voyages et aventures surprenantes de Robinson Crusoé. Les Introuvables, BCU, 2009.

 

 

 

 

L’odyssée picaresque de Monsieur Dumoulin

Dans l’unique portrait qu’on lui connaisse, F.A.L. Louis Dumoulin s’est peint lui-même dans son atelier de Vevey. L’huile sur toile est datée de 1832. Il a 79 ans, un port de tête militaire et fume du tabac des îles en compagnie d’une chatte tricolore.

Sa personnalité et son destin avaient même frappé Paul Morand, quand l’auteur de L’homme pressé vivait en demi-exil au château de l’Aile*. Et il est vrai que cet aventurier vaudois, devenu commerçant et dessinateur au service des Anglais, puis planteur et enfin artiste autodidacte, eut une existence presque aussi rocambolesque que celle de son Robinson révéré.

Tout en se défendant d’avoir une patte d’écrivain, Dumoulin en trousse assez joliment le récit dans une préface à son livre illustré: il a assisté aux guerres de l’Indépendance étasunienne, à mille tempêtes désastreuses et à des incendies. Lors de la prise de Grenade, il s’improvise soldat pour la défendre et se fit bravement blesser. Il a rencontré des esclaves noirs et ceux qui les exploitaient. Il eut aussi l’occasion de visiter Trinidad et Tobago.

Sans oublier les bouches de l’Orénoque, où l’aventurier de Defoe fit naufrage…

 

Paul Morand: Monsieur Dumoulin à l'isle de la Grenade: description vraie et pittoresque d'un voyage fait par un citoyen de Vevey, planteur et peintre amateur, entre les années 1773 et 1782, Paudex (Suisse): Éd. de Fontainemore, 1976

 

Françoise Bonnet Borel: Dumoulin, peintre veveysan, dans Vibiscum, 2, 1991. (Ouvrage moins littéraire, plus minutieux.)

 

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