19/03/2010

Sredni Vashtar, le dieu furet de Saki

FURETSAKI.jpg

Datée de 1910, cette nouvelle de H.H. Munro, alias Saki, est une des plus belles, et des plus troublantes des quelque 150 laissées par ce maître de l’humour noir anglais, tombé sur le front de la Somme six ans plus tard.

Elles ont conquis tardivement le public francophone: en 1960, chez Laffont, grâce à l’excellent traducteur Jean Rosenthal (mais elles sont aussi disponibles dans la collection 10/18 de Christian Bourgois).

Toute aussi brillante, la version de Gérard Joulié a paru en 2003 sous une forme regroupée et complète, chez nous, à L’Age d’Homme.

Sredni Vashtar est le nom qu’un enfant triste et orphelin a donné à un furet qu’il a capturé, à l’insu d’une tante adoptive (malgré elle), une vieille bourgeoise acrimonieuse et tyrannique. Le petit Conradin vénère son petit mustélidé comme une divinité. Celle de la vengeance…

J’ai retrouvé sur la Toile* une troisième traduction de cette nouvelle. Elle est signée Guillaume Marlière, et je me permets de la reproduire in extenso ci-dessous, ainsi que l’adresse facebook de son auteur.

 

Lire la suite

16:04 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (7)

18/03/2010

Louis Soutter, aux doigts noirs et solaires

SOUTTER.jpg

Les dessins de ce grand artiste romand du XXe siècle furent longtemps pris pour de l’art brut; soit des productions de personnes «indemnes de culture artistique», ignorantes des principes élémentaires de la création. Parmi lesquelles, des malades mentaux. Or si la confusion psychique, les souffrances intérieures de Louis Soutter (1871-1942) étaient indéniables, elles nourrissaient une œuvre structurée, fondée sur une intelligence des formes, des lignes et des couleurs. Sublimée par une spiritualité obscure et puissante: des tableaux qui disent l’obsession de la mort, la terreur de la chair. Le dramaturge Henri-Charles Tauxe y a pertinemment décelé un «Délirium psychédélique» - titre d’un spectacle créé à Lausanne en 2006. Désormais, les dessins de Louis Soutter en ses cahiers d’écolier, ses visages maniéristes, ses peintures au doigt ont atteint, comme on sait, une reconnaissance universelle. (Le fou ne peignait pas comme un fou…) On pourra réapprécier ces jours-ci quelques-unes de ses fulgurances à la Galerie du Marché*, au pied des célèbres escaliers du même nom.

 

Qu’est-ce qu’une peinture au doigt? Les cinq dernières années de sa vie à l’EMS du Jura, à Ballaigues, Soutter avait une vue déclinante qui l’empêchait de tenir un crayon ou un pinceau. Il trempait dès lors la pulpe de ses index dans de l’encre de Chine ou de la gouache et traçait sur des feuilles de grand format (65 x 50) des images violentes, presque choquantes. Il dessinait avec son doigt - un peu à l’instar du Christ dans l’épisode de la femme adultère. A croupetons, nu comme un ver, comme pour s’enfoncer dans une réalité qui lui échappait. Dans une chambre aux murs chaulés de blanc, entre une chaise et un lit de fer. Rongé par de méchants souvenirs matrimoniaux américains, il y étouffait et y rêva d’évasion. Mais après quelques tentatives maladroites dans les sous-bois alluviaux de l’Orbe et de la Jougnenaz, il retournait à l’EMS pour se replier dans sa bauge, qui sentait l’encre noire, le désespoir.

Et un soleil secret.

www.galeriedumarche.ch

 

15/03/2010

Sonia Zoran, plaies et instants de grâce

SONIA.jpgQuand sa voix chaude de contralto fuse sur les ondes de la Radio romande, on imaginerait une femme plus mûre. Car en sa nouvelle émission, Dans les bras du figuier*, les mots sonnent juste, parce que plus simples. Les métaphores de Sonia Zoran ne sentent pas le dico des analogies mais le terrain, l’expérience d’une baroudeuse au long cours. Or elle a 45 ans à peine. Elle en montrerait moins, s’il n’y avait ces expressives ridules plissant les commissures des lèvres ou les orées latérales de son regard marron. Abondante chevelure soyeuse sur un corps bien découplé de fille d’athlète. Glamour coquet un zeste deneuvien, menton opiniâtre et pommettes saillantes qui caractérisent la beauté slave.

Si sa mère est Vaudoise, une Boélande de La Tour de Peilz, son père avait un passeport yougoslave lorsqu’il débarqua à Genève dans les années cinquante – un document qu’il perdit dans des circonstances rocambolesques. Ce basketteur émérite de l’équipe de Zagreb, qui ne s’est implanté en Romandie que pour y fonder une famille n’a jamais adopté la posture d’un réfugié politique. Sa fille en est fière: «Il y a soixante ans, elle était au dernier goût en Suisse, surtout s’il on venait de l’Est…» Né en Serbie, de père Slovène et de mère de la côte adriatique, le père de Sonia avait vécu et travaillé en Croatie avant de s’exiler. «Aujourd’hui encore, il apprécie la musique serbe.» Et quand elle-même se rendra en villégiature sur les plages dalmates, ou chez une tante en Macédoine, elle se familiarisera aux brassages ethniques des Balkans sans se douter qu’ils deviendraient un jour explosifs.

«Mon père n’a pas voulu m’enseigner le serbo-croate. Je l’ai appris sur le tas, je le parle comme une vache espagnole, avec l’accent vaudois. Adolescente, les premiers mots de cette langue que je retins furent discothèque, ou flirt. C’était le temps des amours juvéniles, de la drague. Je draguais les mecs slaves car ils étaient plus grands que moi! Mais depuis j’ai appris à dire flingue.»

 

Car à 26 ans, Sonia Zoran est retournée en ex-Yougoslavie, cette fois en journaliste pour le Nouveau Quotidien où elle n’était encore que stagiaire, ayant pressenti que les conflits nationalistes qui se fomentaient là-bas allaient s’aggraver. Dans une poignante préface à Eclats de mémoire (un recueil de témoignages durant la guerre meurtrière des Balkans qui vient de paraître aux Editions de l’Aire*) elle raconte les émotions et les doutes professionnels qu’elle y avait elle-même éprouvés: «J’avais beau écrire, tout ne s’exprimait pas et les mots n’apaisaient rien. Ni sur place, ni en moi. J’avais mal à ces autres moi, là-bas. A mon impuissance en revenant ici, où j’étais mal aussi, me sentant différente, de plus en plus intolérante à l’indifférence ou aux questions sur éventuel tempérament slave et violent.» Entre 1991 et 1995, elle se rend sur le front une vingtaine de fois, côtoyant des belligérants de tous bords, avec une impartialité naturelle que ceux-ci respectent, malgré son patronyme Zoran très de chez eux. «Le nerf de la guerre était religieux. Orthodoxes contre catholiques ou musulmans. Moi, en citoyenne vaudoise, j’ai été élevée dans le protestantisme.»

Dès son retour en Suisse, elle renonce peu à peu à la presse écrite, lassée par l’information neutre et la relation décharnée des événements. «J’avais envie de parler de la beauté des humains, de souvenirs, de parfums, de faire rêver les gens». Puis de leur faire invoquer la saveur d’un sorbet stambouliote sur la Corne d’Or, ou celle du chocolat en barre des colonies de vacances à Praz-de-Fort, dans le val Ferret.

C’est ainsi que, sur les brisées d’un Jean-Louis Millet et d’un Frank Musy, elle troque à trente ans son stylo de griffonneuse de carnets à spirale contre le micro plus aérien de la chronique radiophonique, à la Radio suisse romande. Elle s’y affirmera au fil des ans en narratrice dominicale au timbre cuivré, en intervieweuse sensible et rassurante. «Au vrai, j’y ai appris à me rassurer moi-même: au début, j’avais peur des silences.»

 

www.figuier.rsr.ch

 

Eclats de mémoire, témoignages recueillis par Jean-François Berger, Ed. de l’Aire.

 

 

BIO

 

1965

Naît à Vevey, d’un père yougoslave et sportif. Sa mère est la fille de l’organiste de La Tour-de-Peilz. Ecoles à Lausanne: Bellevaux, Bergières, Gymnase de la Cité.

 

1987

 

Après une licence en sciences-po à l’UNIL, fait un tour d’Asie, suivi d’un séjour en Nouvelle-Calédonie. Le drame des Kanaks lui instille une vocation de journaliste.

 

1991

Après des piges à 24 heures et à L’Hebdo, devient stagiaire au Nouveau Quotidien. Jacques Pilet l’envoie en Yougoslavie. Parallèlement, elle est correspondante du NQ à Zurich.

 

1994

Parution chez Métropolis de Déchirements yougoslaves. Un livre qui recueille ses reportages.

 

1995

Débuts sur la Première. On entendra Sonia Zoran dans Carnets de route, Un dromadaire sur l’épaule, De quoi je me mêle (elle y récolte un prix), Bleu soleil, etc.

 

1996

Epouse Thomas Wüthrich, chef opérateur et réalisateur.

 

 

2010

Lance l’émission Dans les bras du figuier. Les dimanches à 17 h 00. Rediffusion le samedi suivant à 15 h 00.

 

14:01 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (3)