21/05/2010

Pique-niques savants à la tour de Gourze

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Elle n’est qu’un bloc de pierre plus que sommaire. Un cube de 900 mètres cube de molasse presque égrugée, sans fenêtre ni embrasure. Seule une lucarne - artificiellement percée dans son flanc - lui fit ouvrir à la fin du XIXe siècle un œil distrait sur un panorama lémanique époustouflant. Vos aïeux devaient admirer le lac moins que vous. Au XIIIe siècle, la tour de Gourze, qui aujourd’hui surplombe la ligne de chemin de fer qui traverse les hauts de Lavaux, ne fut qu’un poste d’observation pour des vigiles militaires, qui surveillaient la navigation entre les ports fortifiés de la Savoie et nos berges vaudoises comme le lait sur le feu. Pas encore comme la plus éblouissante des mers d’eau douce, ni un petit océan alpin.

 Car en ce temps-là, la beauté d’un paysage émouvait peu.

Il a donc fallu plusieurs générations pour que ce site de Gourze devienne un belvédère touristique recommandé, et un rendez-vous d’excursions familiales pour les autochtones. Au plan archéologique, le monument lui-même est, comme on l’a dit, peu attrayant. Couronné d’un toit à tavillons qui n’existe plus, il aurait servi aussi de prosaïque abri contre la pluie et la grêle à des bergers et aux apprentis vignerons.

Enfants, nous assiégions pourtant cette tour de Gourze comme une citadelle imprenable. Avec sabres en bois et heaumes en plastique, tandis que papa, maman, mémé, pépé et l’oncle Gustave s’énervaient à déployer la nappe à pique-nique sur l’herbe odorante pointillée de boutons d’or.

La plus âgée de nos cousines – la plus maigre, la plus hâve, la plus philosophe – renonçait fièrement à ses parts de poulet grillé et de carrés de chocolat pour s’isoler debout, telle une cariatide de la Méditerranée grecque, devant le spectacle égéien du large aux miroitements bleus. La chère Ingrid se destinait à la noble profession de géographe; son œil évaluait les proportions du plus grand lac de l’Europe occidentale: 70 km de longueur, 13,8 km de largeur maximale, près de 600 km² de superficie. «Et 90 kilomètres cubes de volume! qu’elle me lança un jour, avec un regard étrange. Sais-tu, Gilbert, que si l’on y noyait toute la population mondiale, le niveau ne s’en élèverait que de 8 cm?»

 

 

20/05/2010

Fleurs de béton, de bitume, et le géranium brun

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Qui l’eût cru? De nombreuses plantes méconnues poussent en ville naturellement, dans les caniveaux ou les nids-de-poule de la chaussée. A Lausanne, Françoise Hoffer et d’autres botanistes en ont inventorié plus de 1300 espèces*. Nul besoin, pour cette autodidacte héritière de Rousseau, de se rendre dans les prairies ou les sous-bois: il lui suffit de baisser les yeux dans sa rue de Florimont pour tomber sur des merveilles. Dont l’épinard sauvage, une rareté potagère qui se nourrit de l’azote contenu dans le fumier de cheval, et dont elle élucide la présence dans son quartier par les vestiges d’une ancienne écurie voisine. Les stalles du chemin de Messidor et son crottin ayant disparu, ce sont les déjections canines qui assurent la survivance de son trophée… Périodiquement, elle cornaque des groupes de marcheurs sur les raidillons lausannois ou de Montreux.

Quand l’exotisme d’une fleur les étonne, elle leur rappelle que c’est paradoxalement grâce au béton et au bitume – et à la chaleur qu’ils emmagasinent – qu’en ville la flore est plus riche qu’à la campagne. En raison d’une température plus élevée, et d’un microclimat artificiel qui convient à quelques espèces frileuses d’outremer que le hasard nous a importées. Ou à des curiosités qu’on ne cultive plus, tel le géranium brun que notre fureteuse a repéré dans le parc de l’Hermitage. Cette herbacée au velours mauve rosé et à fragrance entêtante serait un vestige errant du premier Jardin botanique de Lausanne, fondé au XVIIIe siècle par Jean Lanteires au pied de Sauvabelin.

Depuis, la vénérable institution s’est déplacée du côté du parc de Milan, mais le géranium brun a eu le temps d’essaimer et se perpétuer en amont de la Cité.

Sa redécouverte fera l’objet d’une nouvelle excursion didactique de Françoise Hoffer, le 22 mai prochain, au départ du Café de la Couronne d’Or. Dans le cadre efflorescent d’un IIe Festival de la plante urbaine*.

 

«Flore de Lausanne», par F. Hoffer, C. Bornand, M. Vust. Deux t., 2005 et 2006. Ed. Rossolis.

 

www.couronnedor.ch

 

 

17/05/2010

Suzette Sandoz, un aiguillon réactionnaire si charmant

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Après avoir quitté ses activités politiques, puis sa chaire de droit de la famille et des successions, elle conserve à 68 ans tout son dynamisme de séductrice. Et une passion «fondamentale» pour le métier de juriste. Or Suzette Sandoz  a encore un pied à l’Unil en tant que prof honoraire, et on la revoit beaucoup dans les débats télévisés. Elle écrit dans les revues, les journaux (notamment dans la NZZ Am Sonntag). Derrière son front en marbre soyeux de Carrare, ses projets de chroniques fourmillent. Un qui l’éperonne actuellement pourrait heurter certains conformistes: si elle conçoit que les juges d’un tribunal soient soumis à une impartialité absolue, elle serait d’avis qu’ils fassent connaître, sans en user évidemment, leur couleur politique: «Dans une démocratie, les justiciables doivent savoir de quelles philosophies sont nourris leurs jurés.» Pour vous convaincre de son idée, l’ex-députée libérale vaudoise penche sa tête de femme-oiseau - que les Rolleiflex d’Edouard Boubat et Willy Ronis auraient volontiers croquée dans leurs studios parisiens. Puis vous scrute d’en bas d’un air espiègle.

Car l’espièglerie fait aussi partie du caractère de cette bûcheuse, aguerrie à dépouiller des dossiers austères, à polémiquer sur des thèmes brûlants. Son sourire ne la quitte pas: il désarme les contradicteurs les plus remontés contre son opiniâtreté de fer, contre ses arguments jugés «bourges et réacs».

Ses adversaires? Des femmes qui ne lui pardonnent pas son féminisme mitigé, ses prises de position dans le régime matrimonial. La Suzette hausse ses délicates épaules et tourne la difficulté de la question en riant. De la féminisation des noms de métiers, par exemple: «Les auteures, je les appelle les «autruches». Ce sont des femmes de plume, non?»

 Autres détracteurs: des partisans de l’adhésion à l’UE la proscrivent pour son euroscepticisme. Des politiciens juristes, qui furent naguère ses ouailles à l’Unil, lui en veulent de systématiquement chercher le défaut de la cuirasse de toute nouvelle initiative. Mais ceux-là, après la controverse, l’invitent à déjeuner restaurant. «Qu’importe s’ils me trouvent ringarde. Ils me savent franche, et se souviennent qu’à la Faculté, je n’ai exercé sur eux aucune influence politique. Je les exhortais à se forger librement une opinion propre. A comprendre que le droit est fondamental parce qu’il est un apprentissage du respect de l’autre.»

 

Elle naît Suzette Monod. Papa est officier de carrière, féru d’histoire, donc de politique. Maman une chrétienne pratiquante, très hospitalière. Leur maison du quartier de Cour, à Lausanne se trouve au pied du raidillon du Languedoc. On y respire un microclimat doux, y croque des cerises à la mi-mai déjà. «Pour connaître la bise, nous devions grimper jusqu’à Saint-François.»

Demoiselle Suzette ne va pas à l’école publique, mais chez les sœurs de Montolivet, à Montchoisi. Leur discipline restera un legs inestimable. Non pas pour les belles manières auxquelles les collégiennes sont astreintes, mais pour la qualité du français classique enseigné, et qui structure les pensées, tandis que les pédagogies vasouillardes d’aujourd’hui les diluent.

La vie politique du canton et du pays la captive depuis ses premiers soupers familiaux, mais elle rechigne encore à s’inscrire dans un parti. A 26 ans, elle se contente d’un militantisme anticommuniste au sein de l’Alma mater lausannoise, son nouveau foyer. Dans une revue associative interne, elle se distingue déjà par une plume vive qui bat en brèche l’esprit «gauchiste» alors prépondérant.

Ce n’est qu’à 32 ans qu’elle se décide à s’inscrire chez les libéraux, auxquels est affiliée sa famille, sous l’égide du patriarche Louis Guisan. La maison politique qui l’accueille l’intimide par ses dogmes, par un hiératisme peu oxygéné. Mais la vivace Suzette y trouve un futur mari: Henri Stanton Sandoz, bel homme à parentés américaines, est alors le secrétaire du Parti libéral lausannois. Trente ans après sa mort prématurée, en 1980, elle l’évoque sans larmes. Avec un rire chantant et rédempteur qu’ils ont dû partager.

 

 

 

 

BIO

 

 

1942

 

Suzette Monod naît à Lausanne. Un père militaire. Une sœur aînée, un frère cadet.

 

1964

 

Après une scolarité classique chez les sœurs de Montolivet, et une matu fédérale, obtient une licence en droit à l’Unil. Epouse Henri Stanton Sandoz.

 

 

1966

 

Naissance d’Anne, sa fille, qui lui fera deux petits-enfants: Sébastien en 1995, Irène en 2000.

 

1974

 

Adhère au Parti libéral

 

1986

 

Députée au Grand Conseil vaudois jusqu’en 1991. Et, jusqu’en 1998, au Conseil national, à Berne.

 

1990

 

Prof ordinaire à l’Unil, puis secrétaire du Sénat. Participe aussi à des œuvres sociales, chrétiennes. Multiplie cours et conférences.

 

2006

 

Prof honoraire à la Faculté de droit, après en avoir été la doyenne durant quatre ans.

 

15:33 Publié dans Portraits | Lien permanent | Commentaires (3)