21/06/2010

Quand Gilles charriait le IIIe Reich

COUDESOLEIL.jpg

 

 

1940. En été de cette terrible année-là, les frontières de la Suisse sont fermées et Paris est occupé depuis le 14 juin. Jean Villard-Gilles, qui en revenu il y a un an pour être mobilisé et chanter sous nos drapeaux, en est très affligé: il s’était tant acclimaté à sa chère France qu’il en a perdu son accent vaudois.

Il a 45 ans. Après une première période de gloire dans la Ville Lumière, il est maintenant la coqueluche de ses compatriotes retrouvés, en écrivant une chanson par semaine pour Radio-Lausanne. Soudain, une rencontre lumineuse à Bellerive-Plage l’arrache à sa mélancolie: Edith Burger est une jeune rousse aux yeux noirs, une musicienne piquante et malicieuse. Jurassienne de mère provençale, elle joue du piano d’une manière exquise et sa voix, dira-t-il, «accroche avec une pointe d’accent canaille; juste ce qu’il faut.»

Oui, juste ce qu’il faut pour monter un numéro de duettistes, comme naguère dans ses tournées avec Julien (alias Amand Maistre) aux six coins de l’Hexagone, mais cette fois avec une femme. Et à Lausanne, dans un sous-sol d’un bâtiment situé 3, de la Paix *(un nom prédestiné en période de conflit mondial) et que son neveu l’architecte Francis Vaulruz aménagera en salle de caf’conc’.

Dans la fièvre estivale d’Ouchy, Jean Villard-Gilles a éprouvé pour Edith non pas un coup de foudre, mais un «coup de soleil». Et c’est ainsi qu’il baptise le 19 octobre son cabaret où, jusqu’à la fin de la guerre, affluera un public acquis aux idées de liberté et d’espoir; féru de pacifisme, mais aussi de l’humour féroce du couple Edith & Gilles.

Leur idylle est ardente et fertile: il en surgit un répertoire de chansons drôles, daubant l’esprit troupier, caricaturant les Vaudois, ou – sans méchanceté - les Alémaniques («Le Männerchor de Steffisbourg»). Gilles se déguise en officier, en Frauenverein. Dans certaines, une allusion aux défaites du IIIe Reich prétendument millénaire transparaît:

 

«Un jour ces tyrans révolus

Voltigeront de leur tanière

Dans un ouragan de colères,

Un cyclone de coups de pied au cul,

Dans la marmite de Belzébuth.»

 

Ou:

 

«Soudain, v’là qu’ça s’met à grincer,

y avait plus moyen d’avancer,

y avait quelque chose de coincé

dans l’engrenage»…

 

L’esprit frondeur et antitotalitaire qui crépite au Coup du Soleil n’échappe pas aux nazis. Leur ambassadeur à Berne désignera Jean Villard-Gilles comme l’”ennemi numéro un de l’Allemagne en Suisse.»

 

Mais beaucoup de ses chansons sont des cris d’amour pour la France en détresse: «O Paris, nous avons besoin de toi, de ton cœur, de ta voix, de ton goût, de ta loi»… Dans la salle, il y a aussi des Français en exil, dont un Marcel Pagnol qui ne retient pas ses larmes. Plus une Edith Piaf qui y entend pour la première fois «Les trois cloches» et décide qu’un jour elle les chantera elle-même - pour le triomphe mondial qu’on sait.

Edith Burger meurt subitement trois ans après la fin de la guerre. Gilles, qui a reçu la Légion d’honneur «pour son rôle actif de résistant par la chanson», choisit alors de retourner à Paris pour y ouvrir, en 1949, un autre établissement: «Chez Gilles» devient un des trois premiers cabarets littéraires de la ville.

Vingt-six ans avant sa mort, en 1982, il se remettra à chanter à Lausanne, cette fois en duo avec son pote Albert Urfer.

 

(*) En 2006, une plaque y a été solennellement apposée en souvenir du cabaret mythique.

 

 

 

Radio-Londres, une reconquête par les ondes

 

Quand Gilles doit rejoindre son bercail helvétique en 1939 pour y être mobilisé, il regrette ses amis du Théâtre du Vieux-Colombier, dans le VIe arrondissement. Parmi eux, le neveu de son directeur Jacques Copeau: un certain Michel Saint-Denis, qui jouera un rôle important dans la Résistance. Depuis l’Angleterre. C’est en effet lui que la BBC nomme, le 19 juin 1940, à la tête d’une section en langue française qui, la veille, avait déjà émis le célèbre appel de Charles de Gaulle: «Les Français parlent aux Français.»

C’est ainsi que s’amorça l’aventure courageuse et «guerrière» de Radio-Londres (1940-1944). Dans les micros de Sa Majesté Georges VI, des voix françaises puissantes et mémorables parvinrent à leurs compatriotes occupés, au défi des embrouillages les plus sophistiqués de l’ennemi «boche». Celles de Maurice Schumann, de Pierre Brossolette; d’écrivains tels Jules Romains, Georges Bernanos.. Sans oublier l’humoriste Pierre Dac qui, chaque soir, dès 20 h 30, persiflait les journalistes collaborationnistes en chantant «Radio-Paris ment, Radio-Paris ment», sur l’air de la Cucaracha. Les Editions Omnibus ont entrepris la publication en trois volumes d’une anthologie des chroniques les plus marquantes de ces résistants par les ondes, rédigées au cœur de l’action. Un premier tome vient de paraître, regroupant des textes qui furent diffusés de juin 1940 à juin 1941. Après avoir été vainement brouillés par les Allemands, les voici publiés «en clair».

 

Les Français parlent aux Français, tome I, 1140p.

 

 

 

 

 

 

 

 

18:48 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (8)

18/06/2010

On a profané une fontaine de jouvence

LATINEDECONFLANS.jpg

Mes dernières ablutions dans La Tine de Conflans remontent à l’été de l’an passé. Ce ne fut que pour rafraîchir mes pieds après ma randonnée au départ de La Sarraz, une que j’avais plusieurs fois pratiquée - avec des variantes, car les circuits de cette région encore préservée sont contrastés. On a le choix entre la grande boucle du Mormont, via l’ancien cimetière, le silence de clairières déclives, les ruines moussues du canal d’Entreroches – auxquelles on accède plus depuis quelques mois à cause d’abattis et de bûcheronnages intempestifs… Et la violette forêt de Ferreyres, dont les chênaies en labyrinthe nous appellent au sortir de la chapelle insolite des diaconesses de Saint-Loup (une architecture moderne inspirée des pliures en papier japonais). Le vallon du Nozon n’est pas très loin. Il peut même nous guider jusqu’à Romainmôtier. Il est jalonné par une carrière de pierre safranée, une roue hydraulique qui nous remonte à la nuit des temps, des fours à chaux et par d’autres trésors archéologiques d’autant plus précieux qu’ils sont méconnus du tourisme saccageur.

Plus au sud, on peut aussi marcher sur les berges de la prestigieuse Venoge, ou du timide Veyron qui est son affluent, et son fiancé.

 

 

Si leur débit est modéré, leur hymen (ou confluence, d’où le mot conflans) devient passionnel, tout en cascades et tourbillons dans cette cuvette (ou doline, ou tine) qu’ils ont érodée amoureusement ensemble.

On pourrait considérer ce cratère flanqué d’anfractuosités moirées que Jean Villard-Gilles compara au canyon du Colorado comme un Jourdain local, un baptistère marno-calcaire: tous les itinéraires de l’arrière-pays de La Sarraz y mènent, afin que le marcheur en sueur se lave le corps, se ragaillardisse le cœur, et se souvienne des plus belles heures de son existence.

 

Il suffit de s’y mouiller un orteil pour retrouver la vigueur musculaire et la chevelure sauvage de ses treize ans: un âge insouciant où l’on crawlait de piton en piton, dans des marmites effervescentes et sous des douches glacées déferlant de la roche sacrée du Jura, sinon directement du Bon Dieu.

On en ressortait ruisselant de bonheur sensoriel, tout propre, sentant un chouïa l’algue d’eau douce, peut-être le frai de batraciens. Mais pas encore, et pas du tout, le caca…

Si on ne peut plus se baigner dans La Tine de Conflans, visitons-la dans les silences de l’hiver: elle n’a plus que des parfums de neige.

A moins quinze degrés, elle est gelée comme le château de la Belle au bois dormant de Perrault et Disney.

Elle scintille comme un palais de nacre.

 

16/06/2010

Yves Simon, la burqa et le visage universel

yves-simon.jpg

 

 

"Un visage, une mappemonde de l'au-delà". C'est le titre d’une chronique de l’écrivain et chanteur français Yves Simon (photo), qui a écrit entre autres La Manufacture des rêves et chanté L’Autre côté du Monde.  Parue dans le quotidien «Le Monde» du 13 mai, elle m’a été indiquée par mon ami dessinateur Gilles Poulou, de Lausanne, avec lequel il correspond. En voici le texte - une réflexion inspirée sur le port de la burqa: 

 

 

 

Dissimulée derrière un voile noir d’où n’apparaît que le brillant de ses yeux, une Française convertie de trente-six ans, Nadia Bouazza vient de déclarer à la presse : « Si on devait interdire le port de la burqa ce serait une intolérable atteinte à la vie des gens». Elle a tort. Si les visages sont notre bien propre, chacun d’eux fait partie du patrimoine mondial, il est le représentant de l’humanité tout entière et en cela ne peut se soustraire à la chaîne des six milliards d’individus à laquelle il appartient. Le masquer est « une intolérable atteinte » à l’histoire des femmes et des hommes.


Les visages parlent sans avoir à bouger les lèvres, sans voix ils racontent une histoire qui vient de loin, l’histoire de la beauté et de la laideur, celle de la jeunesse et des rides, ils disent l’enthousiasme et l’émotion, le souci et la joie, l’embarras, la peur aussi. C’est l’offrande de soi faite au premier venu, à l’inconnu, qu’il soit puissant ou miséreux : je t’offre mon visage pour que tu saches un peu de moi, d’où je viens, si ma peau burinée raconte d’anciens soleils, si ma peau trop transparente indique des globules rouges déficients ou que je viens d’Irlande. Mon nez te parle, mes joues te parlent, comme mon front et mon menton, eux aussi racontent la témérité, la volonté, les soucis ou l’amour des sucreries… Ton visage me parle tout autant. Nos deux ovales de peau émettent pour chaque autre un avis sur soi. Je suis mon visage et tu es ton visage. Lorsque le hasard nous fait nous rencontrer, je t’offre et tu m’offres, dans le même temps, ton image car cette partie de nous se partage à égalité, en fraternel étonnement.


Ce sont eux, les visages, qui restent enfouis dans nos mémoires pour restituer la personnalité de nos morts. Alors on les enchâsse, on encadre leurs portraits, on leur parle et on les embrasse, on les étreint comme des personnes et on verse des larmes rien qu’à les retrouver le soir, de retour chez soi : on chérit ces icônes de nos vies qui nous restituent l’homme, la femme, l’enfant que nous aimions. Comme dans un hologramme où un seul des points de l’ensemble représente l’image dans son entièreté, chaque visage est l’émissaire d’une personnalité, d’un corps tout entier, il est l’ange-messager qui annonce, sans un mot, les bonnes et mauvaises nouvelles, l’ambassadeur de nos troubles et de nos humeurs : le visage est la personne, et il étonne.


Les visages sont des aimants, comment ne pas être tout simplement heureux de se délecter à une terrasse de café de les voir défiler comme au théâtre, sous nos yeux, deviner les gammes de sentiments et de tourments qui les envahissent, une naissance, une souciance, une jalousie, s’en repaître et se sentir en concordance avec eux – reliés -, en choisir un pour aussitôt l’oublier, ou alors y repenser, cette planète nous a touché, on aurait pu, on aurait dû, appeler, courir, les choses vont si vite, et Proust qui s’émeut : « ce regard avec lequel un jour de départ on voudrait emporter le paysage qu’on va quitter pour toujours ».


Figures de l’au-delà, sacrés sont les visages, ce sont eux qui nous relient à l’infini de nos pensées, de nos rêves éveillés, qui ouvrent nos regards vers l’ailleurs, ce lieu indéfini qui nous conduit au plus profond de nous et au plus secret de l’autre. Les visages se rident, ils sourient, ils ravissent ou effraient, ils racontent au monde leur monde, ils sont Hermès sculpté par Praxitèle, Périclès par Crésilas, la Mélancolie de Dürer et la Séphora de Botticelli, les effarés du Treis de Mayo de Goya et l’adolescent Rimbaud photographié par Carjat, ils nous percutent, ils nous hantent, ils nous émeuvent.. Par delà l’espace par delà le temps. Depuis la Grèce antique, en passant par la Renaissance, jusqu’à aujourd’hui, l’occident a sculpté, peint, photographié des millions de visages, il les a tous sacralisés et bénis, notre culture du portrait nous a porté à ne jamais en banaliser un seul, à ne surtout pas les dissimuler: ils sont nos références esthétiques, nos éblouissements comme les nœuds vivants de nos empathies.


Chaque visage est un morceau d’univers, un zeste de divinité, une parcelle de Dieu qui à Lui seul serait tous les visages. « Le visage est le lieu du sacré par excellence » dit l’anthropologue David Le Breton. Regarder un seul visage, c’est voir l’humanité tout entière, c’est entrevoir le ciel et les étoiles, se laisser happer par l’infini cosmos « dans un pur arrachement au quotidien, sans plus de référence au religieux ». Un visage, une mappemonde de l’au-delà.


Yves Simon