08/07/2010

Le Festival de la Cité à l’âge ingrat

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En 1972, nous avions dix-sept ans comme dans les poèmes de Rimbaud. Sans adopter la phraséologie soixante-huitarde de nos aînés, nous crânions à notre manière. Pour choquer un tantinet papa-maman par nos crinières ébouriffées et nos impudeurs. Ou en gonflant par nos persiflages les maîtres du gymnase: ils étaient habillés de rêche et portaient de méchantes bésicles rondes pour ressembler à Alexandre Vinet, l’apologétiste vaudois du XIXe siècle, le «Blaise Pascal du protestantisme». Ils nous épiaient.

 

-     Il paraît que vous grattez de la guitare, Corjaud?

-     Oui Monsieur, je fais des chansons dans la lignée de Léo Ferré et de Jacques Dutronc…

-     Evitez dorénavant de chanter dans la cour de la Mercerie. C’est indigne de notre établissement.

 

Mais la cible essentielle de notre rébellion était la gent policière. En jappant «à bas les flics», nous pensions faire de l’esprit et inventer l’eau chaude, ignorant des siècles d’antagonisme entre représentants de l’ordre pas toujours cultivés et ados acnéiques, qui le sont un peu trop. Bref, il y a 39 ans, nous étions à l’âge dit bête, ou bœuf. Mais nous rétorquions fièrement:

-     Moi, Monsieur le policier, je suis à l’âge taureau!

 

 

 

Puis, soudain, le paysage du Vieux-Lausanne fut frappé de magie. Au mitan de cette même année 1972, une brise inhabituelle se mit à souffler dans les crayeuses et nobles molasses qui entouraient notre univers de lycéens: le premier Festival de la Cité, avec ses airs bohèmes de colonie de vacances, nous les rendit moins sacro-saintes, moins vulnérables, moins hostiles. Ces saturnales étaient si imprévues, si fraîches, si naïves aussi! Les ados n’en revenaient pas de pouvoir bêler impunément leurs compositions à l’ombre de la cathédrale et de son Moïse cornu (portail ouest). Sur l’esplanade et la place Saint-Maur, derrière l’abside, les tout-petits faisaient carillonner leur babil jusque tard dans la nuit avinée et ses relents de grillades. Parmi eux, un marmot d’un an à peine qui ne savait pas qu’il deviendrait un jour notre beau chanteur-poète Stéphane Blok.

 

 

Jusqu'au 11 juillet. 39e édition.

06/07/2010

Un poème d'Anna de Noailles

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Pour saluer la torpeur estivale et trouver du charme à la canicule, voici un poème retrouvé de la comtesse Anna de Noailles (1876-1933), née à Paris d’un prince d’origine roumaine, amie de Proust, Cocteau et Colette, et qui avait passé sa jeunesse sur les rives du Léman. Il s’intitule «Chaleur».

 

Tout luit, tout bleuit, tout bruit,

Le jour est brûlant comme un fruit

Que le soleil fendille et cuit.

Chaque petite feuille est chaude

Et miroite dans l'air où rôde

Comme un parfum de reine-claude.

Du soleil comme de l'eau pleut

Sur tout le pays jaune et bleu

Qui grésille et oscille un peu.

Un infini plaisir de vivre

S'élance de la forêt ivre,

Des blés roses comme du cuivre.

 

                                                   

                                                            

                                                      Anna de Noailles

 

 

 

 

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02/07/2010

En réécoutant le Roi des Aulnes

 

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Troublé encore d’avoir entendu hier après-midi, sur France-Inter, le timbre ténébreux - mais si précis dans les accentuations - de Thomas Quasthoff. Il chantait l’Erlkönig de Schubert, le célèbre lied inspiré du poème éponyme de Goethe; soit Le Roi des Aulnes. Un thème romancé profondément germanique axé sur le chagrin, et tellement romantique qu’il annonce déjà par ses nervosités le symbolisme français de la fin du XIXe siècle. On se rappelle qu’en France, Michel Tournier le dramatisera davantage en 1970 par un roman lui aussi magnifique, mais où le germanisme initial est interrogé en un contexte historique factuel, aux remugles hitlériens.

Cela dit, l’Erlkönig est un lied difficile à interpréter. Tant par le baryton qui le chante que par le pianiste qui le joue. D’entrée, le second doit créer sur son clavier une émotion exacerbée par des martèlements névrotiques, déjà en volutes comme chez Bruckner. Le premier, le chanteur, doit scander les vers de Goethe sans jamais y estropier la majesté chuintante de la langue classique allemande.

 

Cette langue poétique est certainement plus puissante en v-o. Mais sa traduction française peut être bouleversante aussi. Je vous les reproduis ici l’une derrière l’autre.

 

Le texte original de Johann Wolfgang Goethe:

 

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind?
Es ist der Vater mit seinem Kind;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? -
Siehst Vater, du den Erlkönig nicht?
Den Erlenkönig mit Kron und Schweif? -
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. -

»Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
Gar schöne Spiele spiel ich mit dir;
Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
Meine Mutter hat manch gülden Gewand. «

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
Was Erlenkönig mir leise verspricht? -
Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind;
In dürren Blättern säuselt der Wind. -

»Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn?
Meine Töchter sollen dich warten schon;
Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn
Und wiegen und tanzen und singen dich ein. «

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düstern Ort? -
Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau:
Es scheinen die alten Weiden so grau. -

»Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt;
Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt. «
Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an!
Erlkönig hat mir ein Leids getan! -

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind,
Er hält in den Armen das ächzende Kind,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not;
In seinen Armen das Kind war tot.

 

 

Puis une de ses nombreuses versions françaises:

 

Qui chevauche si tard dans la nuit dans le vent?
C'est le père avec son enfant,
Il serre le garçon dans ses bras,
Il le tient fermement, il le garde au chaud

Mon fils, pourquoi caches-tu ton visage d'effroi?
Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes?
Le roi des Aulnes avec couronne et traîne?
Mon fils, c'est une traînée de brouillard.

Toi cher enfant, viens, pars avec moi!
Je jouerai à de bien jolis jeux avec toi,
Il y a tant de fleurs multicolores sur le rivage
Et ma mère possède tant d'habits d'or

Mon père, mon père, n'entends-tu pas
Ce que le Roi des Aulnes me promet doucement?
Calme-toi, reste calme, mon enfant,
Le vent murmure dans les feuilles mortes

Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi?
Mes filles doivent d'attendre déjà
Mes filles mènent la ronde nocturne,
Elles te bercent, dansent et chantent

Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas
Les filles du Roi des Aulnes cachées dans l'ombre?
Mon fils, mon fils, je le vois bien,
Les saules de la forêt semblent si gris.

Je t'aime, ton joli visage me touche,
Et si tu n'es pas obéissant, alors j'utiliserai la force!
Mon père, mon père, maintenant il me saisit
Le Roi des Aulnes me fait mal.

Le père frissonne d'horreur, il chevauche promptement,
Il tient dans ses bras l'enfant gémissant
Il parvient au village à grand effort
Dans ses bras l'enfant était mort.