20/08/2010

Du lait de vache pour Mademoiselle Chanel

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Au milieu des années soixante, les aubergistes du Chalet-des-Enfants – une métairie plantureuse qui appartient à la Ville de Lausanne depuis 1917 – sont éberlués: une Cadillac s’est garée entre leurs chars à baudets. Il en sort un chauffeur hiératique à gants blancs qui veut réserver une table bien ombragée pour sa patronne, Mlle Chanel. Oui Coco Chanel, l’impératrice du chic parisien qui a fait sauter les corsets pour inventer la femme moderne; l’égérie de tant d’écrivains, d’artistes et de grands-ducs se contentera d’un simple bol de lait. Et peut-être de crème brûlée…

 

-     Elle ne va point tarder, je l’ai déposée dans la forêt il y a une demi-heure. Elle adore marcher, malgré son âge vénérable.

 

Gabrielle Chanel qui vient d’acheter une villa sur la colline de Sauvabelin aime se dégourdir les jambes d’octogénaire, qu’elle a toujours belles, dans les futaies proches du Jorat. Sa limousine la suit, roulant au pas. Les habitués du Chalet-des-Enfants se gardent bien de lever le nez de leur fondue pour la lorgner quand elle s’est attablée sous un grand feuillu isolé: la réhabilitatrice du tissu jersey, dont on ne faisait que des bonnets; la créatrice du parfum le plus célèbre du monde (son universel No 5) médite seule dans des senteurs de fougères et de reines-des-prés. Pourtant elle sait que moins on la regarde, plus on l’observe. Perçoit-elle les chuchotements?

 

-     Elle se prend pour la reine Marie-Antoinette, quand elle buvait du lait de ses vaches à Trianon. Tu vois comme elle grimace quand elle y trempe ses lèvres? On dirait qu’elle ingurgite un médicament.

 

-     Paris doit lui manquer, même si elle l’a fui au lendemain de la guerre à cause d’une rumeur qui l’a humiliée: elle aurait eu un amant nazi. Même Churchill serait intervenu pour la blanchir de ce soupçon. Bon, Lausanne n’est pas la ville- lumière! On dit qu’elle n’y converse qu’avec son factotum chez elle, à la route du Signal.

 

-     Faux: ma sœur, qui est lingère au Beau-Rivage, à Ouchy, la croise tous les soirs en habits étincelants de simplicité, accueillant des stars mondiales, des diplomates, comme si elle était chez elle, car elle y a longtemps été à demeure. En compagnie des mêmes, elle apprécie dit-on le coquelet aux morilles de la Pomme-de-Pin, rue Cité-Derrière. Ou l’humeur bohème de la Bossette, place du Nord.

 

-  Les méchantes langues disent qu'elle est toujours acariâtre. Une pie-grièche. Mais tu vois, elle nous sourit (image d'en haut). Elle nous entendus, ou elle sait lire sur les lèvres aussi bien qu'elle décrypte les corps féminins...

 

  

La villa que Coco Chanel a rachetée en 1966 lui paraissait trop grise pour qu’elle y accueille ses vieux amis d’exil. Or dans le vaste parc qui l’entoure, elle planta des magnolias, et toutes chambres étaient ornées de paravents de Coromandel à laques brodées d’or qu’elle collectionnait depuis 1910. Elle aima cette résidence malgré tout, et avait fini par s’attacher à Lausanne. Elle nous revenait souvent après avoir rouvert en 1954 sa mythique maison de mode de la rue Cambon à Paris.

Elle nous revint définitivement en janvier 1971: sa tombe se trouve à la section IX du cimetière du Bois-de-Vaux. Au pied d’une statuaire où figurent cinq têtes de lions (5, son nombre fétiche…), le parterre est toujours émaillé de fleurs blanches.

 

Sa préférée était le camélia. Mais bon, il ne s'en trouve pas en toute saison à Lausanne...

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17/08/2010

Prénoms mondialisés et vieux prénoms bibliques

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Avant de choisir un nom de baptême pour bébé, les parents discutent-ils assez longtemps et intelligemment pour qu’il soit, sinon unique, en tout cas pas grégaire? Chaque été, des statisticiens fédéraux inventorient les plus attribués en Suisse au cours de l’année précédente. Immanquablement l’uniformité du résultat génère, comme dit un célèbre adage, une impression d’ennui. En 2009, les Emma furent en tête de liste pour la 4e fois consécutive: 141 petites citoyennes. Alors que la palme masculine revenait pour la seconde fois aux Nathan (133 futurs conscrits). Une nouvelle grisaille anthroponymique s’annonce. Les Vaudois n’y coupent pas. On s’en consolera en s’avisant qu’un vent d’américomanie, qui fut durable, est enfin tombé: les Kevin, les Steeve, les Jordan – prononcer «Jordann»; les Jennifer, les Sharon, sont des prénoms devenus surannés. (Avouons que s’appeler Britney Cosandey ou Sigourney Milliquet, ça sonnait aussi pouette que, jadis, Lucrèce Borgeaud.)

 

Finalement tous ces Nathan et toutes ces Emma, qui devront gérer l’avenir si hasardeux de notre pays aux racines protestantes, ont été – involontairement peut-être – assez judicieusement nommés. Leurs prénoms sont bibliques, à l’instar des Samuel, Enoch, Isaac ou Abraham (dont un certain Davel) qui prédominèrent dans le Pays de Vaud réformé jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Ces zwingliens vaudois avaient pour sœurs et pour épouses des Esther, des Sarah, des Judith.

Celui de Nathan, qui désormais fait florès dans listes de nos offices d’état civil, est juif lui aussi, désignant six protagonistes de la Torah, dont un prophète considérable. Emma est une contraction d’Emmanuelle, qui signifie «Dieu est avec nous.» Évoquerait-elle, accessoirement, la Bovary à Flaubert, ou quelque héroïne de Jane Austen? Les parents qui l’ont choisi seraient-ils férus de littérature? Des sociologues éminents m’ont vite fait déchanter: «Emma» est le titre d’un tube rock de Matmatah. Le groupe brestois fut dissous en 2008, mais la magie vertigineuse d’internet le perpétue.

 

13/08/2010

Madeleine Robinson, marraine du Levant

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En apprenant sa mort à Lausanne, le 1er août 2004, le grand public romand ignorait que cette octogénaire élégante aux yeux mer avait été une étoile du cinéma français d’avant-guerre puis de l’après-guerre. Une partenaire de Gérard Philipe dans le film d’Allégret «Une si jolie plage» en 1949. Un regard de feu et une bouche friande qu’exploitèrent, jusqu’à une forme de cynisme, les réalisateurs Duvivier, Delannoy, Christian-Jaque. Mais plus austère dans «Le Procès» d’Orson Welles (1962), elle se révéla un second rôle de premier plan. Pour les Montreusiens qui lui avaient octroyé le titre de bourgeoise de leur tentaculaire commune, Madeleine Robinson était avant tout la Lucienne des «Dames de cœur». Une série télé des années 80, où elle joua les mamies espiègles, intrigantes et coquettes, auprès d’Odette Laure et de Gisèle Casadesus.

Coquette, l’ardente comédienne le resta jusqu’à ses derniers jours, assortissant ses turbans au camaïeu de ses ensembles; conservant la fraîcheur visagière de ses années de célébrité. Et un doux sourire, que même «l’épreuve la plus douloureuse de sa vie» ne parvint pas à ternir: la mort prématurée de sa fille Sophie, née en 1955, qui avait pour père un des Compagnons de la Chanson.

 

-     La Robinson avait eu aussi trois maris… Mais bon, ça fait partie de la grande vie des riches de Paris. Mais d’où lui venait cette force de caractère?

 

-     D’une banlieue pauvre, paradoxalement. Son adolescence fut difficile: ouvrière à 14 ans, puis coursière, femme de ménage, etc. Des tribulations qui aguerrissent les êtres les plus fragiles.

 

-     Mais peuvent aussi les endurcir: il paraît qu’elle avait sale caractère. Une mégère. Dans les coulisses, elle en venait aux mains avec ses partenaires…

 

-     Cette rumeur calomnieuse se répandit à Paris parce qu’on lui donnait trop souvent le rôle de la «méchante» au cinéma, et même au théâtre. Elle amnistia un jour ses détracteurs par une piquante maxime: «Les gens démêlent mal le vrai du simulé.»

 

-     Voilà pourquoi elle se montrait plus souriante chez nous.

 

-     Durant les 30 ans qu’elle vécut en Romandie, elle fraternisa avec nos gens de théâtre sans jamais les snober. Notamment en jouant avec eux chez Barnabé à Servion. Dans «La visite de la vieille dame», de Dürrenmatt, en 1988 et, en 1994 dans «Une grande fille toute simple» d’André Roussin. Ses partenaires la pleurent encore, comme une toute grande dame toute simple…

Née en 1916 à Paris, Lenka Svoboda, de son vrai nom, a pour père un pâtissier tchèque, pour mère une receveuse de tramway. Si dès ses 20 ans elle fait carrière dans le 7e art, elle lui préférera toujours le théâtre, auquel elle fut initiée par Charles Dullin: «On y est plus proche de la vie.» Après la mort de Sophie, en 1993, elle se rapprocha d’un théâtre plus vivant encore: celui des mouroirs, où des sidéens doivent se battre contre une injuste fatalité. Madeleine Robinson fréquenta régulièrement les pensionnaires de la Fondation du Levant, à Lausanne.

 «Elle était notre marraine.»

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