18/05/2011

Un chant d'église devient l’hymne fédéral

 

 

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Au cours de l’été 1841, le prêtre uranais Alberik Zwyssig (1808-1854) est en villégiature à Zoug, dans une maison de maître qui appartient à son frère quand il reçoit une missive très particulière. Ce n’est pas à l’homme de Dieu qu’elle est adressée, mais au compositeur. L’expéditeur est une connaissance: le journaliste Leonhard Widmer de Meilen (1809-1867), qui avait lui aussi commencé une carrière prometteuse à Lausanne et Morges, avant de retourner à Zurich pour diriger une imprimerie de partitions. Mais les quatre strophes du poème qu’il a écrit et envoyé à Zwyssig ne sont pas jalonnées de notes. Ce sont des paroles qu’il destine à un psaume patriotique et il compte sur cet ancien moine de Wettingen - un peu désœuvré depuis que le parlement argovien a supprimé les institutions conventuelles – pour qu’elles soient rehaussées par une portée de fibre mystique. Pour avoir souffert du mal du pays (Heimweh), comme d’autres moines exilés près de Bregenz, en Autriche, Alberik Zwyssig accepte.

 

 

 

 

La partition du «Schweizerpsalm» de Widmer, qui deviendra plus tard en français «Le Cantique Suisse», il la compose à partir d’un un air qu’il a composé six ans plus tôt, quand il était encore maître de chapelle à Wettingen, pour l’ordination d’un curé: un chant de liturgie catholique, façonné sur les vers du psaume «Diligam te Domine» («J’aspire à t’adorer, Seigneur», 18-1-20). Il le rajustera un tantinet, le texte étant de vocation laïque, même si le nom de Dieu y apparaît cinq fois… La gageure des deux associés fait mouche: le 22 novembre 1841, le «Schweizerpsalm» est entonné par quatre choristes zougois. Le 1er mai 1843, les Zofingiens de Zurich l’inscrivent dans leur livret pour le 500e anniversaire de l’entrée de leur canton dans la Confédération. Sa popularité est assurée la même année à la Fête fédérale de chant. Sa version française, parue en 1853, sera signée Charles Chatelanat (qui traduisit aussi le célèbre «Mon dieu, plus près de toi», de l’Anglaise Sarah F Adams). La version italienne, elle, sera de Camillo Valsangiacomo, la romanche de Flurin Camathias.

 

Le Cantique sera souvent entonné dans tout le pays lors de rassemblements à caractère patriotique, particulièrement les 3es dimanches de septembre (Jeûne fédéral), et pour la première fois le 1er août de 1891, l’année où ce jour fut choisi pour la Fête nationale – soit 600 ans après le Pacte du Grütli. Auparavant, la Suisse n’en célébrait aucune. De même, contrairement aux autres pays, elle n’avait pas d’hymne patriotique officiel. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les cantons préservaient farouchement leur autonomie et les autorités fédérales rechignaient à leur imposer un chant unique. Aux nombreuses motions qui affluèrent sous leur coupole, de 1894 à 1953, pour octroyer ce statut à celui de Zwyssig & Widmer, ils opposèrent le succès grandissant d’un autre: «O monts indépendants», composé en 1811 par le Bernois Johann Rudolf Wyss, et qui fut notre premier chant patriotique, jusqu’en 1961. Un très bel hymne aussi, mais qui avait l’inconvénient d’avoir la même mélodie que celui des Anglais - le fameux «God save the King»… Les rencontres internationales se multipliant, cette similitude devenait gênante. Alors cette même année-là, 20 ans après sa création, et il y a 50 ans, le Conseil fédéral décida que le Cantique Suisse représenterait «provisoirement» notre nation à l’étranger lors de cérémonies diplomatiques, de missions militaires où de joutes sportives. Mais ce ne sera que vingt ans plus tard, et après moult tergiversations, qu’on l’entérinera officiellement. En 1981, et un 1er avril…

 

Un triomphe enfin? Pas vraiment. En 2005, une motion parlementaire – sans grand lendemain- réclama que ses paroles fussent changées «afin de refléter les valeurs de la Constitution de 1999». Des sondages récents démontrent qu’un tiers des Helvètes ne connaissent pas du tout leur hymne fédéral et que rarissimes sont ceux qui en savent par cœur les quatre strophes (lire encadré).

 

 

Les quatre strophes

 

Sur nos monts, quand le soleil
Annonce un brillant réveil,
Et prédit d'un plus beau jour le retour,
Les beautés de la patrie
Parlent à l'âme attendrie;
Au ciel montent plus joyeux
Les accents d'un cœur pieux,
Les accents émus d'un cœur pieux.

 

Lorsqu'un doux rayon du soir
Joue encore dans le bois noir,
Le cœur se sent plus heureux près de Dieu.
Loin des vains bruits de la plaine,
L'âme en paix est plus sereine,
Au ciel montent plus joyeux
Les accents d'un cœur pieux,
Les accents émus d'un cœur pieux.

 

Lorsque dans la sombre nuit
La foudre éclate avec bruit,
Notre cœur pressent encore le Dieu fort;
Dans l'orage et la détresse
Il est notre forteresse;
Offrons-lui des cœurs pieux:
Dieu nous bénira des cieux,
Dieu nous bénira du haut des cieux.

Des grands monts viennent le secours;
Suisse, espère en Dieu toujours!
Garde la foi des aïeux, Vis comme eux!
Sur l'autel de la patrie
Mets tes biens, ton cœur, ta vie!
C'est le trésor précieux
Que Dieu bénira des cieux,
Que Dieu bénira du haut des cieux.

 

Pour l’entendre: http://www.fluctuat.net/3186-Hymne-de-la-Suisse

 

18:19 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

15/05/2011

«Pierre et le loup», Klee, et le génie de l’enfance

 

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Nous avions dix ans quand fut aménagée la Vallée de la Jeunesse. Nous étions des Lancelot assiégeant une tour façon médiévale en bois, qui est toujours là 47 ans après Expo 64. Or un souvenir plus radieux devait marquer les petits Lausannois: le célèbre conte musical de Serge Prokofiev les sensibilisa aux couleurs orchestrales, tout en les divertissant. Oui, le son du cor est diffus, ténébreux comme l’âme du loup. La longue tessiture de la clarinette a la féminité variable du chat. Le hautbois, lui, est pataud comme un canard, la flûte traversière aérienne comme l’oiseau. Quant à l’insouciance du marmot, elle caracole au tempo d’un quatuor à cordes. La musique devenait alors une palette de peintre. Un demi-siècle après, en ce même vallon urbain, une autre génération de mioches découvre le miracle de la réciprocité: la peinture est faite de gammes, de demi-tons, d’harmonie… Jusqu’au 26 juin, un «programme d’éveil» y initie ceux de 5 à 12 ans à d’épatants Jeux de Klee*.

 

 

 

Le peintre germano-suisse Paul Klee (1871-1940) avait 20 ans de plus que le Russe Prokofiev. Mais son univers pictural, reproduit à Vidy en triptyques, parle plus directement encore à l’oreille des enfants, donc à leurs yeux. Klee était plus qu’un pédagogue: jusqu’à sa mort à 69 ans, il resta un des leurs. Avant de reconnaître son génie, des experts avaient pris ses tableaux pour des dessins d’écolier. Et c’est sous ce sceau d’innocence que, naguère, ils passèrent impunément la douane de Vallorbe pour être exposés à Paris…

 

Ce maître de l’expressionnisme, l’égal d’un Picasso, prôna l’imaginaire juvénile comme l’idéal de l’activité créatrice. Dans son «Théâtre des marionnettes» (1923), les figures sont sommaires sur un fond noir comme les ardoises scolaires. Or il faut une poigne de maître - ou de gosse libre et insouciant - pour tirer avec assurance des lignes «visant l’infini». Récemment, des ados de Collombey (VS) se sont servis d’une tondeuse pour agrandir dans un pré une œuvre de Klee qui, tel un agroglyphe, n’est perceptible que par des aviateurs, des vélideltistes ou d’autres espèces d’oiseaux.

Une très vieille maxime me revient: «Si tu veux labourer droit, attache ta charrue à une étoile.»

 

www.valleedelajeunesse.ch

12/05/2011

La grâce des pivoines et la santé de Flaubert

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La pivoine est ma fleur préférée avec la clématite. De loin, d’aucuns la confondraient avec la rose, mais elle lui est – à mon sens – supérieure par son air de nonchalance feinte, sa rébellion à toute domesticité horticole, son passage éphémère dans l’année. Sous nos ciels, elle fleurit un peu plus tard qu’en Toscane ou en Ombrie, mais la voici déjà qui émaille par ses boules rose-thé, framboise ou auburn les étals de la Palud, ou du marché de Vevey.
Cultivée en Chine depuis le VIIe siècle, elle y est vénérée comme le symbole de la beauté féminine.
La pivoine officinale, appelée aussi Rose de Notre-Dame, a des vertus curatives. Elle aurait pu guérir Gustave Flaubert de sa maudite épilepsie. La volonté solaire du grand écrivain avait commencé à décliner alors qu’il s’efforçait d’achever son roman «philosophique» Bouvard et Pécuchet.
«Il est mort d’une attaque d’épilepsie congestive, rapporte Edmond de Goncourt. Oui, avec tous les symptômes, l’écume à la bouche… Tenez, sa nièce désirait qu’on moulât sa main, on ne l’a pas pu; elle avait gardé une si terrible contraction… Peut-être, si j’avais été là, en le faisant respirer une demi-heure, j’aurais pu le sauver…»
La pivoine, Flaubert la célèbre dans un de ses Trois Contes. Trouvez lequel chers blogueurs, en vous éclairant à partir de cet extrait:

«Des guirlandes vertes pendaient sur l’autel, orné d’un falbala, en point d’Angleterre. Il y avait au milieu un petit cadre enfermant des reliques, deux orangers dans les angles, et, tout le long, des flambeaux d’argent et des vases en porcelaine, d’où s’élançaient des tournesols, des lis, des pivoines, des digitales, des touffes d’hortensias. Ce monceau de couleurs éclatantes descendait obliquement, du premier étage jusqu’au tapis se continuant sur les pavés; et des choses rares tiraient les yeux. Un sucrier de vermeil avait une couronne de violettes, des pendeloques en pierres d’Alençon brillaient sur de la mousse, deux écrans chinois montraient leurs paysages. Loulou, caché sous des roses, ne laissait voir que son front bleu, pareil à une plaque de lapis.»